Michel Rocard (29 juin 1988)

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Michel Rocard : « Je rêve d’un pays où l’on se parle à nouveau » (29 juin 1988)

Michel Rocard, député des Yvelines, est nommé Premier ministre le 10 mai 1988, soit deux jours après la réélection de François Mitterrand à la Présidence de la République. Ce 29 juin, il présente son programme de Gouvernement devant l’Assemblée nationale, dans lequel il se réjouit des accords Matignon sur la Nouvelle-Calédonie, signés trois jours plus tôt. Son discours est aussi marqué par son ouverture au centre et sa volonté de changer la vie quotidienne des Français dans les villes, dans les écoles, dans les relations entre les habitants. Il annonce l’instauration du revenu minimum d’insertion.

  

  

M. Michel Rocard, Premier ministre.Monsieur le président, mesdames et messieurs les députés, depuis le 10 mai de cette année, pas un jour ne s'est achevé sans que mon action et mes pensées ne soient tournées vers la Nouvelle-Calédonie.

Cinq jours auparavant, ce territoire lointain du Pacifique avait été une fois de plus ensanglanté par l'enchaînement des incompréhensions et des violences.

C'est pourquoi la première mesure que j'ai prise, en accord avec M. le Président de la République, a été d'envoyer sur place la mission que l'on sait

Les personnalités qui la composaient, à l'exception des préfets Blanc et Steinmerz, ne représentaient pas l’État. Elles ont engagé l'autorité personnelle et morale qui est la leur, pour, rétablir la paix des cœurs, des esprits et des âmes avant toute recherche de solutions juridiques ou administratives.

Voilà des hommes très divers, parfois opposés naguère, qui ont su s'enrichir de leurs différences et atteindre un rayonne ment collectif qui n'a pas été étranger au résultat de leur mission. Je veux ici leur rendre un hommage personnel et chaleureux. Je crois qu'ils ont bien mérité de la nation.

Renouant les fils d'un dialogue qu'on pouvait craindre rompu à jamais, ils ont fait en sorte que des dirigeants courageux et responsables acceptent d'entrer dans cette démarche nouvelle. Oui, il est des cas où il faut du courage pour faire preuve de raison. Le résultat, vous le connaissez. Vous aurez d'ailleurs, mesdames et messieurs les députés, à en délibérer dès lundi prochain, avant qu'à l'automne le peuple français, à la demande du Président de la République, soit appelé à apporter directement sa garantie solennelle à tous nos compatriotes de Nouvelle-Calédonie.

De ces heures intenses de discussion, j'ai retenu deux phrases.

La première est de M. Jacques Lafleur : « Il est temps d'apprendre à donner, il est temps d'apprendre à pardonner. »

La seconde est de M. Jean-Marie Tjibaou : « La souveraineté, c'est la capacité de négocier les interdépendances. »

Elles expriment à mes yeux, l'une et l'autre, la volonté de paix et de reconnaissance mutuelle de communautés dont le destin est bien de vivre ensemble, et non de mourir l'une par l'autre.

Au moment où s'ouvre, je l'espère, une page nouvelle de l'histoire de la Nouvelle-Calédonie, où les armes le céderont au dialogue, au travail, à la volonté, mes pensées vont à tous les morts, trop de morts, dans toutes les communautés humaines, parmi les fonctionnaires, dans les rangs de la gendarmerie et des forces armées, et les victimes civiles de ce drame en voie d'achèvement.

Si vous m'accordez votre concours et si les Françaises et les Français le confirment par leurs suffrages, le 14 juillet 1989 verra se mettre en place à Nouméa un cadre institutionnel nouveau qui donnera, j'en suis sûr, une densité plus forte à la devise de la République « Liberté, Égalité, Fraternité ».

J'ai bien conscience que l'accord qui est intervenu le dimanche 26 juin ne règle pas tous les problèmes. Mais au moins permet-il de regarder l'avenir de la Nouvelle-Calédonie avec un nouvel espoir.

Quel que soit le choix que feront nos compatriotes lors du scrutin d'autodétermination de 1998, ils le feront librement et avec les moyens d'assumer leur destin. Si le corps électoral où, du fait du temps qui avance, les Mélanésiens seront majoritaires, choisit de rester dans la République, la France pourra en être fière. Et s'il choisit les chemins de l'indépendance, la France pourra aussi regarder la tête haute ce qu'elle aura entrepris.

L'important est qu'il n'y ait, demain comme aujourd'hui, ni vainqueur ni vaincu, et que seule triomphe une certaine idée que nous pouvons, en commun, nous faire de notre pays. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

Oui, mesdames et messieurs les députés, la France unie c'est d'abord la Nouvelle-Calédonie réconciliée.

La réélection de François Mitterrand a signifié avec force que l'espoir d'une France plus juste et plus performante pas sait d'abord par la réconciliation des Français.

On a baptisé cette démarche d'un mot déjà galvaudé. Je ne vous parlerai donc pas d'ouverture. Vous la jugerez, vous me jugerez, non sur des intentions mais sur des actes.

M. Jean-Claude Gaudin. Très bien !

M. le Premier ministre. Aucune formation ne détient la majorité absolue dans cette assemblée. Les socialistes, dont j'ai la fierté d'être, y sont majoritaires, mais de manière seulement relative. Ainsi en ont décidé les Français.

Notre tâche, dès lors, n'est pas simplement de nous en accommoder, d'essayer tant bien que mal de rassembler des voix au hasard des projets.

Les Français ont exprimé ce qu'ils voulaient, leur volonté est notre loi et j'entends l'appliquer.

Cela signifie en premier lieu que la politique conduite sera conforme à ces valeurs qui font les socialistes : la tolérance, la justice, le progrès, la solidarité.

Tous mes amis qui siègent sur ces bancs y sont acquis. Mais ils savent aussi, tous, que les idées qu'ils défendent ne sont jamais si belles et si rayonnantes que quand elles valent pour tous.

Nos priorités ne sont pas celles d'une moitié de la France contre l'autre moitié, mais celles de tous les Français.

Défaire ce que les autres ont fait, faire ce que d'autres déferont, voilà bien le type de politique dont les électeurs ne veulent plus.

Nous ne demanderons à personne de nous rejoindre par intérêt ni de trahir ses convictions. (Rires et exclamations sur les bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française.)

M. Philippe Auberger. Des noms !

M. Jacques Toubon. Pas besoin de le dire ! Pour ceux qui y avaient intérêt, c'est déjà fait !

M. le Président. Je vous en prie, mes chers collègues. Poursuivez votre propos, monsieur le Premier ministre.

M. le Premier ministre. Tous les socialistes qui sont ici entendent bien le rester !

M. Robert-André Vivien. On ne débauche pas, nous !

M. le Premier ministre. Et nous comprenons que d'autres, qui sont centristes, communistes, libéraux ou gaullistes n'envisagent pas non plus de renoncer à l'être.

Mais avec ceux qui sauront être ouverts, nos différences t'accorderont, sans que nul n'ait besoin de renoncer à ce qu'il est. C'est là ce que veulent les Français, et c'est à leur égard que chacun devra donc prendre ses responsabilités.

J'ai pris les miennes dans le règlement du dossier néo-calédonien : en me refusant à toute polémique partisane à l'égard de mes prédécesseurs, en informant et associant ceux des responsables politiques de l'opposition qui l'ont bien voulu.

A convictions anciennes, fidélité maintenue. Mais à temps nouveaux, pratiques résolument nouvelles.

La « Lettre à tous les Français » de François Mitterrand est l'illustration de ce que plus on est assuré de ses valeurs et de ses convictions, plus il est simple d'être tolérant et disponible à autrui.

Je crois en effet qu'une certaine forme de combat politique a vécu. La société française a évolué plus rapidement que n'a eu le faire le système politique. Les trois alternances successives de 1981, 1986 et 1988 ont remis les choses à leur place, et les abstentionnistes des 5 et 12 juin dernier nous l'ont dit à leur manière.

Vous êtes toutes et tous des femmes et des hommes de terrain, qui connaissez bien les réalités, qui mesurez bien les problèmes des gens, qui devinez leurs aspirations réelles.

Pourtant, cette somme de savoir accumulé et d'expériences vécues disparaît presque totalement du débat politique national.

A quoi cela tient-il ? Beaucoup d'explications sont possibles. Mais une seule réponse est valable à mes yeux, celle d'un retour aux sources de la démocratie, une démocratie qui ne soit pas seulement faite pour nos principes fondamentaux, enfermée dans nos codes et une pratique occasionnelle. Non, ce qu'il nous faut, ce à quoi, les Françaises et les Français aspirent, c'est à l'apparition de la démocratie de tous les jours.

Que l'on songe à la situation que notre pays fait aux femmes ! Grâce au travail accompli, notamment par Yvette Roudy, l'urgence n'est plus à des réformes législatives ; elles sont derrière nous, le droit est là ; elle a conduit toutes celles qui étaient indispensables.

Mais aucune loi n'abolira jamais le fait que la femme plus que le mari se soucie chaque jour de l'avenir des enfants, que la femme plus que le mari souffre de l'exiguïté ou de la mauvaise conception d'un logement, que la femme plus que l'homme soit victime de la délinquance. Et qu'on ne s'y trompe pas, je parle ici de toutes les femmes et pas seulement de celles qui sont privées d'emploi.

Or, elles restent exclues de ce qu'on appelle pourtant le dialogue social. Où sont écoutées, où sont entendues, mes dames, messieurs les députés, les deux, millions de femmes chefs de famille, célibataires, veuves ou divorcées ? Si l'on sort un instant de nos perspectives habituelles, qui tendent à découper la vie en tranches, que voyons-nous ?

Nous voyons, autre exemple, qu'il y a un grand problème des villes. Ceux qui y résident sont devenus étrangers les uns aux autres. La convivialité de jadis a laissé place à l'indifférence quand ce n'est pas à la méfiance.

On ne se parle plus. On ne connaît plus ses voisins qui, pourtant, vivent et partagent les mêmes problèmes : la difficulté de trouver une place de crèche, le logement trop petit ou trop bruyant, les problèmes d'emploi, les résultats scolaires des enfants, la sécurité dans le quartier ou ailleurs - en un mot, la vie.

Je pourrais vous dire qu'il faut réconcilier urbanité et urbanisme, réapprendre à se parler et que cela ne dépend pas que de nous. Je pourrais m'en tenir à l'annonce de la création d'une mission interministérielle de la ville qui aura pour tâche de coordonner les actions jusqu'ici trop dispersées de tous les départements ministériels concernés. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

C'est un moyen, ce n'est pas une réponse.

Ma réponse est dans les mesures que j'ai prises au cours des six semaines écoulées.

En consacrant plus d'un milliard de francs à des travaux d'urgence dans les quartiers dégradés, au réaménagement de la dette des organismes H.L.M., j'ai voulu permettre d'agir directement sur l'entretien des logements, sur les réparations des cages d'escalier, des ascenseurs, des halls d'entrées (Exclamations et rires sur les bancs du groupe du Rassemble ment pour la République. - Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste et sur divers bancs des groupes de l'Union du centre et Union pour la démocratie française) sur la modération de la hausse des loyers et sur un effort particulier pour le logement des plus démunis.

Cent mille foyers pourront en bénéficier dès cette année. Trente-cinq mille logements supplémentaires seront réhabilités.

Ce n'est pas, mesdames et messieurs les députés, une grande réforme du logement social. Ce n'est pas une mise à plat, qui sera pourtant nécessaire, du financement de l'aide personnalisée au logement. Mais pour ceux, dont la réalité quotidienne est faite d'ascenseurs en panne, de boites aux lettres cassées, de logements trop vétustes, de loyers trop chers, j'ai la conviction qu'il s'agit d'un nouvel espoir. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste. - Exclamations sur les bancs du groupe du Rassemblement pour la République.)

M. Jean Brocard. Il y a en face un ascenseur qui ne marche plus !

M. le Premier ministre. Ecrivez-nous ! (Sourires.)

La formation est notre priorité des priorités. Pourtant, je n'ai pas engagé de refonte des programmes, de réforme du baccalauréat ou de négociation sur la revalorisation de la condition enseignante. Ce qui est nécessaire sera fait, mais j'ai  commencé par dégager plus de 1,4 milliard de francs.

Un député du groupe du Rassemblement pour la République. Grâce à qui ?

M. le Premier ministre. ... pour repeindre des salles de classe, éviter qu'il ne pleuve sur les livres dans certaines bibliothèques, donner des moyens supplémentaires aux col lèges qui ont entamé une rénovation pédagogique (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste et sur plusieurs bancs des députés non-inscrits), mettre en œuvre le fonds d'aide à l'innovation - dont l'idée venait d'ailleurs - pour ceux qui se lancent dans une adaptation de leur métier aux exigences de l'avenir.

Je sais qu'il faut du courage et de l'obstination aux enseignants d'aujourd'hui pour sortir de la routine et donner aux jeunes tout ce qu'ils attendent de l'école et de l'Université. Trop souvent, ils ont le sentiment que l’État, leur employeur, ne leur en saura aucun gré sur le plan de leur rémunération ou de leur carrière, et qu'en plus il leur faudra affronter d'innombrables obstacles matériels ou administratifs.

Contre la résignation, une salle de classe refaite, de nouveaux livres à la bibliothèque, des allégements d'horaires dans les zones d'éducation prioritaires, des crédits pour l'in novation, c'est encore un nouvel espoir. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

La prolongation des stages de formation professionnelle, la reconduction des mesures d'exonération de cotisations sociales pour les employeurs embauchant un jeune en contrat de qualification...

M. Jean-Luc Reitzer. Merci, Séguin !

M. le Premier ministre. ...pour plus de 200000 jeunes dont la formation ou l'embauche risquaient d'être inter­rompues...

M. Alain Richard. Eh oui !

M. le Premier ministre. ... c'est aussi un nouvel espoir.

La démocratie de tous les jours, c'est également celle qui ne néglige aucune difficulté de la vie réelle des Français et qui sait qu'il n'y a pas d'un coté des petits problèmes et de l'autre les grands, mais qu'il y a d'un côté un nombre extrêmement restreint de problèmes en effet insolubles et de l'autre une infinité de problèmes qui pourraient être réglés.

Elles ne sont pas très nombreuses, par exemple, les familles écartelées par les séparations de conjoints qui vivent l'un en France, l'autre en Algérie. Mais au cœur de ce déchirement il y a des enfants et leur mère. La convention négociée à Alger ces dernières semaines par Georgina Dufoix, qui y a mis la force de conviction et de caractère d'une femme de cœur, représente aussi pour ces mères et ces enfants un nouvel espoir. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

Sentiment d'espoir, sentiment de sécurité, ce sont les deux facettes d'une même volonté. Longtemps la politique s'est saisie du problème de la sécurité avec les instruments les plus immédiats : la loi, le règlement, le budget. On a renforcé les dispositifs, on a renforcé les effectifs. Mais c'est Pierre Joxe qui, le premier, a mis l'accent sur la qualité.

Les policiers ne sont pas faits pour perdre des heures à dactylographier des formulaires sur des machines vétustes. Ils sont faits pour être dans la rue au contact constant de la population, qui doit mieux les connaître, pour être mieux aidée par eux.

M. Gilbert Bonnemaison. Très bien !

M. le Premier ministre. La présence massive, mais irrégulière, est toujours moins utile à la lutte contre la délinquance qu'une présence plus discrète, mais plus constante, de policiers restant suffisamment longtemps dans le même quartier pour y faire une prévention efficace.

Enfin, le commissariat doit être un lieu où l'on pénètre avec aussi peu de réticences que dans un bureau de poste. (Murmures et rires sur les bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française.) La police n'est pas seulement un instrument de prévention et de répression, elle est aussi un important service de proximité sociale. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

L'espoir s'inscrit dans la démocratie de tous les jours, s'en racine dans la réconciliation de l'action politique et de la vie quotidienne, dans la réconciliation de l’État et de la société civile. Il tire sa force de la réconciliation de l'instant et de la durée.

Nous vivons sous l'empire de l'image, et d'abord de celle de la télévision.

M. Jean-Jacques Jegou. Ah ?

M. le Premier ministre. Pas un attentat, pas une guerre, pas une catastrophe qui ne nous soient immédiatement rendus immensément proches. Pas un événement qui ne nous soit connu dans le moment même où il se produit.

Et pourtant, tout cela reste fort lointain de notre vie quotidienne. Une image chasse l'autre, un événement chasse l'autre. Le rythme politique auquel nous vivons tous, passant de l'élection au sondage, de la petite phrase au coup médiatique, érigera, si nous n'y prenons garde, la myopie en art de gouvernement et rabaissera la responsabilité du citoyen à l'opinion passagère à la mode. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.) Une telle paupérisation intellectuelle de la société politique et de l’État produit des effets graves dans la conduite de politiques et de décisions qui exigent une vision à long terme.

« Donner un temps au temps », selon la belle expression du Président de la République (Exclamations sur les bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française), c'est retrouver le sens de la durée. C'est savoir ne jamais sacrifier l'avenir et le moyen terme aux opportunités du moment.

C'est ici qu'il nous faut redonner au Plan un rôle transformé, mais équivalent à ce qu'il a représenté à le Libération. Créé pour assurer la modernisation d'un pays encore essentiellement rural, il doit aujourd'hui s'adapter et imaginer des outils de prospective qui devront accorder à la création d'activités dans les services touchant à la formation, à la santé, à l'insertion sociale, aux personnes figées, une importance au moins comparable à celle qui est accordée à la modernisation industrielle. A la fin de ce siècle 73 p. 100 de la population active travaillera dans le secteur des services, 21 p. 100 dans l'industrie et le bâtiment, 6 p. 100 dans l'agriculture.

C'est à cet univers en mutation qu'il faut nous préparer. Et nous ne le ferons bien que si nous savons évaluer correcte ment ce que nous mettons en œuvre. L'évaluation des politiques publiques sera un aspect essentiel de la modernisation politique.

C'est aussi une des conditions indispensables pour rendre à l'action politique la dignité qu'elle mérite. « Il faut, disait Victor Hugo, que la défaite de la démagogie soit la victoire du peuple. » (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

M. Jean Brocard. Ah ?

M. le Premier ministre. Ce nouvel espoir viendra si les Français constatent que l'action et le discours sont réconciliés.

M. Jacques Toubon. Pour les socialistes, il y a du chemin à faire !

M. le Premier ministre. Il se fait !

L'espoir, c'est aussi permettre à ceux qui sont les plus durement frappés, que notre société laisse partir à la dérive, que la marginalité guette, d'avoir droit à une deuxième chance. Tel est le sens profond du revenu minimum d'insertion.

Instaurer un droit au revenu minimum est une innovation d'une portée considérable. Après la création de la sécurité sociale, puis sa généralisation, après l'instauration du minimum vieillesse et des allocations chômage, c'est construire le dernier étage, franchir la dernière étape.

Qu'on y songe : notre pays a déployé des décennies d'efforts pour lutter contre la pauvreté, contre le dénuement complet. Il entreprend maintenant de les attaquer avec une vigueur nouvelle. Il n'est pas digne de notre passé, ni concevable pour notre avenir, que tant de gens survivent dans la misère et se voient rejetés aux franges d'une société qui les frappe d'exclusion sans appel.

La solidarité n'est pas la bonne conscience de la modernisation, elle est la condition de sa réussite (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste) parce qu'elle donne tout son sens au respect de l'autre, au respect de la dignité humaine.

Oh ! certes, le montant de l'aide sera insuffisant au regard du souhaitable. Mais il offrira à tous ceux qui en disposeront une nouvelle chance, un nouvel espoir. Une chance d'échapper à la misère. Une chance de retrouver sa place dans le monde des autres. C'est pourquoi le revenu minimum doit être étroitement lié à un effort d'insertion.

Il faudra, là encore, bousculer nos habitudes, briser les rigidités de l'État-providence, mobiliser les énergies de tous, celles des collectivités locales, celles des services sociaux, celles des associations. Car seule une démarche concrète, adaptée à chaque situation, permettra de franchir les difficultés.

Dans de nombreux cas, cet effort s'adressera à certains qui n'ont même pas d'état civil, que l'illettrisme empêche de lire un formulaire ou de signer un chèque, que le repli sur soi a coupés depuis longtemps du monde extérieur. Dans d'autres cas, il s'agira de chômeurs depuis peu en fin de droits, ou de familles provisoirement privées de toutes ressources.

Il nous faudra donc renouveler profondément nos habitudes de penser et d'agir, être plus participatifs, moins cloisonnés, bref mieux ouverts sur la société. Il nous faudra également veiller à ce que cette réforme atteigne bien ses buts, sans créer des abonnés de l'assistance, sans négliger la volonté tenace de l'insertion. C'est pourquoi va être parallèlement criée une délégation interministérielle au revenu minimum d'insertion (Murmures sur les bancs du groupe du Rassemblement pour la République), qui aura pour tâche d'impulser sa mise en place et de veiller à en évaluer l'efficacité, afin que, d'ici à trois ans, un réexamen du dispositif soit entrepris sur la base d'informations sérieuses et suivies.

C'est le 13 juillet que le projet de loi sera adopté au conseil des ministres pour être aussitôt déposé sur le bureau de votre assemblée.

M. Jean Brocard. Pourquoi pas avant ?

M. le Premier ministre. Puis c'est le 4 octobre au plus tard que la représentation, nationale examinera le texte en séance publique après avoir disposé, conformément à vos compétences et à nos engagements, du temps nécessaire à un travail approfondi en commission.

Le financement du revenu minimum d'insertion sera assuré pour partie par le rétablissement d'un impôt sur la fortune. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste et sur plusieurs bancs des députés non inscrits.)

Il faut ici lever toute équivoque : l'impôt sur la fortune est une contribution de solidarité, pas une revanche contre les riches.

C'est pourquoi, selon nous, le principal problème posé, mais il est très épineux, concerne non pas le principe de l'impôt, mais la définition du meilleur équilibre entre la solidarité nécessaire et la pertinence économique. (Murmures sur les bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française.)

M. Philippe Séguin. Très bien !

M. le Premier ministre.  C'est une simple question de bon sens : une imposition trop forte, à l'heure ou s'ouvrent les frontières, inciterait à la fuite des capitaux. (Ah ! sur les bancs du groupe du Rassemblement pour la République) conduirait à ce que le potentiel d'investissement du pays aille irriguer les entreprises de nos concurrents de préférence aux nôtres (Applaudissements sur les bancs du groupe de l'Union du centre), en même temps que cela pourrait décourager les activités qu'il nous faut stimuler. (Applaudissements sur les bancs du groupe de l'Union du centre et sur quelques bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française.)

En sens inverse (Rires sur les bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française), une taxation symbolique - qui, elle, serait purement idéologique - ne produirait pas les sommes nécessaires à la solidarité voulue par tous. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

C'est dans cet esprit résolu mais lucide que le Gouvernement travaille.

C'est dans cet esprit qu'il s'apprête, là aussi, à vous saisir le 13 juillet et qu'il a voulu, là encore, se hâter sagement en n'oubliant jamais que rien ne fait perdre plus de temps que la précipitation. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste. - Rires, exclamations et applaudissements sur les bancs du groupe de l'Union du centre et sur quelques bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française.)

Une solidarité bien gérée, c'est le sens de notre action dans le domaine de la sécurité sociale aussi. Il sera sans doute nécessaire et il est légitime que nous assurions par la solidarité entre actifs et inactifs l'équilibre fragile de l'assurance vieillesse. L'assurance maladie, pour sa part, peut et doit être équilibrée par une attention vigilante portée à l'évolution de la consommation de soins, par une responsabilité accrue des médecins à l'égard des prescriptions qu'ils formulent, par une information renforcée des usagers sur l'utilisation des biens de santé. C'est au prix de cet effort opiniâtre et quotidien dont Pierre Bérégovoy, en son temps, a montré le chemin que sera préservée l'égalité de chacun devant la maladie. C'est avec ce souci et c'est à ce prix que mon gouvernement corrigera dans les tout prochains jours - la décision en est prise - les mesures supprimant le remboursement à 100 p. 100, qui ont pénalisé les plus vulnérables mais aussi les plus silencieux parmi les personnes âgées et les grands malades. (Vifs applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

Nous n'oublions pas que, dans la société aussi, les plus grandes douleurs, ce sont souvent les plus muettes. La nécessité pour notre agriculture de s'insérer totalement dans les politiques communautaires n'est plus guère contestée aujourd'hui. Les conséquences en sont notre lot commun. Il faut mettre maintenant les agriculteurs en situation d'y faire face en donnant à ceux qui sont en difficulté les moyens de leur reconversion et en assurant aux exploitations performantes les moyens d'un financement moderne et diversifié.

Voilà deux chantiers urgents que je souhaite voir rouvrir rapidement. Henri Nallet, homme de fermeté, de patience et de dialogue, les mènera à bien. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

La solidarité est également un lien essentiel qui unit les hommes et les femmes face aux grandes mutations industrielles. Elle est la condition de la modernisation de notre économie. Nos entreprises doivent continuer et continueront de s'adapter sans cesse à l'évolution de leurs marchés. Mais au cœur de ces grandes transformations doit demeurer constante l'attention portée à ceux qui travaillent.

Jacques Chérèque, qui a su donner un nouvel espoir à la Lorraine (Murmures sur plusieurs bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française) et dont l'action est étroitement associée à celle du ministre de l'industrie, est parmi nous l'un des gardiens de cette exigence.

La solidarité est enfin que chacun, et plus particulièrement les plus modestes, ait une part équitable des fruits de la croissance. La revalorisation du S.M.I.C., décidée ce matin par le Conseil des ministres...

Plusieurs députés du groupe socialiste. Très bien !

M. le Premier ministre.  ... pour modeste qu'elle soit, n'a pas d'autre signification. Ce n'est qu'ainsi que nous obtiendrons l'adhésion de tous à une croissance saine et équilibrée.

Je viens de vous parler de solidarité. Elle ne sera forte et durable que grâce aux performances de notre économie.

Ce nouvel espoir, c'est une France retrouvant le chemin de l'avenir.

L'an dernier, les discours convenus sur le déclin de notre pays m'avaient agacé (Ah ! sur les bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française), résignation devant le chômage, autoflagellation sur la paresse des salariés (Oh ! sur les bancs du groupe socialiste), refus de nos responsabilités européennes ou mondiales au prétexte de ce que nous serions devenus « un petit pays ». Autant de thèmes d'abattement plutôt que de débat.

Comment croire que nous gagnerons l'avenir si nous le regardons avec frilosité et inquiétude devant les contraintes qui nous enserrent ? J'ai la réputation d'avoir prêché pour la rigueur et la prise en compte des nécessaires grands équilibres économiques et financiers.

Mais, jamais, la rigueur ne sera ni mon ambition, ni ma soumission. Elle est là pour nous guider vers une autre croissance.

Si une gestion rigoureuse de l'économie s'impose, c'est qu'il n'y a pas de trésor caché. Ni à gauche dans la relance. Ni à droite dans la déréglementation. Le respect de la contrainte extérieure n'est pas une simple exigence financière, c'est une condition de notre indépendance.

La maîtrise des dépenses publiques et sociales s'impose car tout alourdissement de la dette publique se paye un jour par une limitation de notre taux de croissance.

La lutte contre la hausse des prix, dont le succès doit beaucoup à la modération salariale, ne saurait être relâchée. Elle doit s'appliquer aux marges du secteur abrité comme des services, dont l'augmentation est aujourd'hui trop rapide. Est-il normal que comme l'établit une étude récente du C.E.R.C., certaines professions aient enregistré une augmentation de leurs revenus de 7 à 25 p. 100 sur les quatre dernières années quand les salaires évoluaient tout juste comme l'inflation ? (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

Nous ne changerons donc pas de politique économique en nous cachant la réalité : c'est pour cela que j'ai décidé de limiter le déficit prévisionnel du budget de l'Etat à 100 milliards de francs en 1989, soit 15 milliards de moins qu'en 1988 (Très bien! sur quelques bancs du groupe du Rassemblement pour la République), de ne pas présenter de collectif de printemps, et de prolonger les mesures de finance ment exceptionnel de la protection sociale. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe socialiste.)

Cette rigueur n'a de sens qu'au service de l'emploi, c'est-à-dire du rétablissement de la compétitivité de l'économie française.

La clé de la compétitivité est dans l'exigence de la qualité. Qualité des produits, qualité des hommes, qualité des organisations. Encourager partout, à tous les niveaux, dans l'administration, dans le secteur public comme dans les entreprises privées, la formation et la mobilisation pour la qualité doit devenir une exigence collective.

C'est en partant de cette évidence mais aussi parce que je crois aux hommes et aux femmes qui travaillent dans nos administrations comme à la capacité de leurs syndicats de devenir des forces de proposition.....

M. Philippe Séguin. De « devenir » ?

M. le Premier ministre. ... parce que je crois à l'aptitude des agents à s'organiser et à réfléchir à partir de leur expérience du terrain, parce que je crois à leur sens du service public, parce que je crois, enfin, aux vertus de la déconcentration, que j'entends demander à l'ensemble de nos responsables administratifs - à commencer par l'ensemble des membres du Gouvernement - d'entreprendre une action d'envergure nationale.

Chaque service en contact avec le public réfléchira, selon les, modalités qu'il déterminera lui-même, à la manière de mieux prendre en considération les besoins et les demandes de ses usagers. Il formera son projet d'entreprise en vue de régler, avec les moyens du bord pour commencer, deux ou trois des problèmes les plus criants qui enveniment ses relations avec ses usagers. J'irai moi-même, le 29 juin 1989, visiter les services où les plus grands progrès auront été accomplis. (Murmures sur plusieurs bancs des groupes du Rassemblement pour la République et Union pour la démocratie française.)

Dans l'entreprise, les rapports sociaux prennent une autre dimension quand les objectifs sont négociés, quand la transparence existe dans les règles du jeu, dans le partage du travail ou des revenus. La liberté de l'entreprise appelle l'exercice des libertés dans l'entreprise. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.) Les lois Auroux ont codifié les instruments de ces libertés et tous les chefs d'entreprise moderne en ont compris la portée et l'efficacité.

Plusieurs députés du groupe socialiste. Très bien !

M. le Premier ministre. C'est par la négociation que l'on peut aujourd'hui aller plus loin, et c'est ce que le ministre du travail, Jean-Pierre Soisson (Ah ! sur les bancs du groupe du Rassemblement pour la République), devra inviter les partenaires sociaux à faire pour ce qui concerne les régies du licenciement.

Qualité des hommes, qualité des produits. Nous allons aussi lancer une grande campagne sur le commerce extérieur, des actions de promotion du tourisme à l'usage des clients étrangers, en particulier européens, mettre en chantier une fiscalité plus favorable au renforcement des fonds propres des entreprises et donc aux bénéfices non distribués, nous allons aider à la constitution de véritables pôles d'entreprises à taille mondiale par le jeu d'actionnariat dynamique et concentré, et la recherche de partenaires européens.

Quand, aujourd'hui, j'entends le débat économique se limiter à la question des fameux « noyaux durs », j'ai envie de demander : dans quel pays sommes-nous ?

Faut-il attendre que nos entreprises soient absorbées, faute de leur avoir permis d'augmenter leur capital et leurs fonds propres, et de constituer de vrais pactes d'actionnaires pour une stratégie : la conquête des marchés, la croissance externe, l'implantation judicieuse à l'étranger, le partenariat européen?

Tout cela appelle l'ouverture des fenêtres.

Plusieurs députés des groupes Union pour la démocratie française et de l'Union du centre. Excellent !

M. le Premier ministre. Ah bon ? C'est nouveau ! C'est pourquoi mon gouvernement encouragera la constitution de sociétés françaises ou européennes de taille critique minimum, seules susceptibles à terme, chacune dans son créneau, de garantir l'emploi et le développement des richesses dans notre pays.

Partout, je traquerai les marges de manœuvre, les gisements inexploités de productivité ou de soldes extérieurs favorables. L'action de Pierre Bérégovoy, pour la baisse des taux d'intérêt, pour la santé de notre monnaie, la recherche d'économies pour le budget de l’État et de ses collectivités publiques, et une fiscalité qui encourage l'investissement est un gage de confiance pour l'ensemble des acteurs économiques. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.) La recherche constitue l'investissement prioritaire pour notre pays. Elle doit s'inscrire dans la continuité : un programme de recherche est un acte long, dont les retombées ne sont pas immédiatement perceptibles, mais qui, s'il n'est pas engagé, obère gravement l'avenir. La recherche redevient une des grandes priorités de l'action gouvernementale et, à ce titre, ses moyens humains et financiers feront l'objet d'une programmation dans la durée.

M. Franck Borotra. Que peut-elle être, sinon dans la durée?

M. le Premier ministre. L'effort de recherche-développement en France a connu une importante progression dans la première partie des années 1980, passant de 1,82 p. 100 de notre produit intérieur brut en 1980 à 2,27 p. 100 en 198S. Nous devons reprendre cette marche en avant inter rompue en gardant l'ambition affichée en 1985 d'atteindre rapidement un objectif global de 3 p. 100 de notre produit intérieur brut. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

Mais la recherche n'est pas seulement une affaire de crédits, elle doit être une affaire d'état d'esprit. La création d'un ministère plein de la recherche, confié à cet homme d'autorité scientifique indiscuté qu'est Hubert Curien (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste), correspond à cet impératif. La nécessité de rééquilibrer les efforts de recherche publique, recherche industrielle, et sur tout de favoriser l'ouverture de cette recherche publique vers l'éducation en même temps que vers les entreprises participe du même souci.

La recherche publique doit bénéficier pleinement de la nouvelle mobilisation de nos forces, mais il est essentiel que les travaux effectués par les entreprises progressent encore davantage.

Cela exige d'encourager la mobilité des hommes, et, par exemple, de favoriser l'embauche de chercheurs par les entreprises.

Mais aussi d'envisager la « mobilité des projets », c'est-à-dire de faciliter, de favoriser les développements industriels des découvertes, de pousser à dis travaux en coopération entre les organismes publics, les laboratoires universitaires et les entreprises.

Enfin, cela suppose de développer des structures de contact entre les laboratoires publics et industriels.

C'est en favorisant l'osmose entre les richesses de notre recherche universitaire, des organisme publics, et celles des entreprises que nous tirerons le meilleur de nos forces. Nous allons en avoir besoin, et nous n'aurons pas trop de 1 646 jours pour y parvenir ; 1 646 jours, l'échéance européenne.

Et encore l'effort devra-t-il se poursuivre longtemps.

La France forte est mon ambition.

Mais notre monde est devenu terriblement interdépendant : la croissance, le chômage, le terrorisme, les pollutions ne dépendent pas que de décisions nationales, loin s'en faut. Cette interdépendance est parfois vécue comme une contrainte : elle fait souvent peur. Il faut donc que la France puisse occuper toute sa place, puisse exprimer pleinement sa vocation internationale, puisse entraîner et convaincre.

A l'étranger, la France a des intérêts, mais aussi une audience, un rayonnement. Elle porte beaucoup d'espoirs.

Et d'abord l'Europe.

29 juin 1988 - 1er janvier 1993 ; il nous reste, je le disais, 1646 jours pour nous préparer au grand marché. C'est demain !

Cela inquiète ceux qui craignent de ne pouvoir s'y adapter, ceux qui ont peur d'avoir plus à perdre qu'à y gagner, ceux qui se laissent atteindre par les poisons du corporatisme.

Cette crainte naturelle, mesurons-la, car l'ignorer ou la sous-estimer nous conduirait à un échec. Je ne crois pas, en effet, que l'Europe puisse se faire sans que le veuille une opinion publique convaincue. Et sur ce point, la partie doit être gagnée. Encore faut-il calmer les appréhensions sans celer pour autant les difficultés. L'Europe est avant tout une chance et elle est notre avenir. Encore faut-il le savoir et le préparer.

Je suis inquiet des difficultés de l'harmonisation fiscale, mais moins que je ne suis heureux d'être titulaire d'un passe port européen.

La concurrence allemande ou hollandaise me préoccupe gravement, mais moins que ne me satisfait la perspective ouverte depuis la semaine dernière que mes deux derniers fils puissent parfaire leur formation ou s'installer indifféremment à Gênes, Heidelberg, Salamanque ou Cambridge.

Le cours du deutschmark me soucie, mais moins que le succès d'Ariane ne me procure d'espoir et de fierté.

L'Europe, mesdames, messieurs les députés, sera celle que nous voulons, celle que nous construirons. Dans chaque secteur, qu'il s'agisse de transport ou d'agro-alimentaire, d'assurances ou de télécommunications, nous nous opposerons à ce que le marché intérieur se traduise par une dérégulation sauvage. Nous veillerons à ce qu'à chaque étape, harmonisation et unité du marché aillent de pair avec libéralisation et à préserver, vis-à-vis des pays tiers, l'équilibre des avantages accordés.

Les ministres des finances viennent de conclure sur ce point un accord exemplaire, alors que, il faut bien le dire, ce dossier avait été laissé en friche.

Créer les conditions de réussite de cette entreprise incombe au Gouvernement tout entier, mais aussi à tous les acteurs de la vie économique du pays. Il ne faut pas attendre tout de l’État. Il nous faut mesurer toutes les implications, les préparer dans le détail, dans le concret, avec la compétence de tous au sein d'un organisme créé pour préparer et éclairer l'avenir : le commissariat au Plan.

C'est pourquoi j'invite chaque profession concernée à se mobiliser, à réfléchir, à adresser la liste des questions qu'elle se pose face à l'échéance de 1992 et à me l'adresser avant la fin de cette année sous la forme d'un document synthétique qui ne devra pas dépasser deux ou trois pages.

C'est munis de ce livre blanc de leurs espoirs et de leurs craintes que nous pourrons efficacement être sur tous les fronts et négocier dans de bonnes conditions. Cependant, sur le terrain de la cohésion sociale, l'initiative appartient aussi aux partenaires sociaux. La relance du dia logue social à l'échelon européen, la négociation de conventions collectives entre syndicats et chefs d'entreprises de la Communauté forgeront l'armature de l'espace social européen. Non seulement la France ne s'y dérobera pas, mais elle fera de la progression de l'espace social européen une condition des progrès enregistrés dans d'autres domaines. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

La France ne sera forte que dans une Europe forte. C'est sur le marché intérieur européen, dans une relance concertée entre les Douze en particulier, et en direction de nos partenaires méditerranéens, qu'elle consolidera son espace de croissance.

Nous en prenons le chemin. Hier même, à Hanovre, le Président de la République a, en notre nom à tous, tracé la voie qui nous conduira progressivement vers l'Europe monétaire, vers le moment où la Communauté pourra jouer un rôle de premier plan dans un système monétaire international amélioré Elle doit, dans ce but, se doter d'une monnaie qui puisse constituer un pôle fort comme le sont aujourd'hui le dollar et le yen.

Une Europe forte fera entendre sa voix et sentir son poids. Cela ne se peut sans la France dont la responsabilité reste primordiale dans la construction européenne.

Vis-à-vis du tiers monde, ce tiers état du monde, notre responsabilité est peut-être plus lourde encore, car il s'agit de la survie de la planète. Là vivent, en réalité, souvent dans des conditions dramatiques, les quatre cinquièmes de la population du globe.

Je tiens à souligner ma détermination à rendre à la France sa place au tout premier rang des pays soutenant le développement du tiers monde, et en particulier des pays les plus pauvres. C'est dans cet esprit que lors du récent sommet de Toronto, le Président de la République a fait adopter par les Sept des propositions généreuses et réalistes d'allégement de la dette des pays les moins avancés. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

Parallèlement, le Gouvernement s'assurera les moyens financiers indispensables pour permettre à la France d'atteindre progressivement, comme le Président de la République s'y est engagé, l'objectif d'une aide publique au développement représentant 0,7 p. 100 du produit intérieur brut.

D'ores et déjà, j'ai décidé de lancer autour de l'association française des volontaires du progrès, la constitution d'un véritable «corps français du développement». (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Ainsi de jeunes Français venant d'horizons les plus divers - agriculteurs, gestionnaires ou tout simplement agents d'alphabétisation - pourront-ils apporter leur contribution à l'immense tâche de développement. (Applaudissements sur divers bancs du groupe socialiste et sur quelques bancs du groupe de l'Union pour la démocratie française.)

De l'état dramatique où se trouvent beaucoup de pays du tiers monde, notamment africains, nous pouvons pourtant retenir un élément positif : les leçons des erreurs passées ont été tirées.

Un député du groupa Union pour la démocratie française. Des erreurs ?

M. Jean Beaufils. Dans un passé récent !

M. le Premier ministre. Elles l'ont été tant par les pays offrant leur aide que par les organisations internationales et plus encore elles l'ont été par les dirigeants des pays du tiers monde eux-mêmes : il faut aujourd'hui leur en rendre hom mage. Ils ont su, en effet, procéder aux révisions de leurs politiques et aux ajustements économiques indispensables, malgré le coût social et politique parfois très lourd qui en résultait.

Un plus grand réalisme marque aujourd'hui, dans la confiance et le respect mutuel, les rapports internationaux en matière de coopération. Il faut s'en féliciter, mais aussi savoir en tirer les conséquences en manifestant à notre tour une solidarité réelle.

Dans le dialogue Est-Ouest, une Europe forte fera également entendre sa voix et sentir son action.

Il lui revient d'offrir un modèle autre que ceux qui dominent aujourd'hui. Il lui revient aussi de ne pas être un frein au désarmement. Il lui faut pour cela progresser vers une vision commune de sa propre sécurité.

La France, en ce qui la concerne, continuera à se doter des moyens de son indépendance, de sa sécurité et de la protection de ses intérêts où qu'ils se situent,

Le Gouvernement veillera à ce que les forces armées soient en mesure d'accomplir leur mission et maintiendra l'effort dans le sens imprimé par la loi de programmation militaire. Il accompagnera cet effort d'une réflexion de fond sur l'adaptation de notre concept de défense aux nouvelles données techniques et budgétaires. L'évolution de l'alliance à laquelle nous appartenons, le développement de relations privilégiées avec nos alliés européens, le rôle et la nature de nos forces dans ce contexte constitueront un des axes importants de cette réflexion. Garantie irremplaçable de la paix en Europe, la dissuasion doit continuer à jouer son rôle sans que cela empêche de rechercher un équilibre stable à des niveaux d'armement inférieurs.

La France et l'Europe doivent également être présentes sur tous les lieux où la guerre, la faim, la dictature menacent des vies humaines. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe socialiste. - Murmures sur les bancs du groupe du Rassemble­ment pour la République.)

Au Proche-Orient, où le fossé s'est encore creusé entre les acteurs du drame, révélant plus que jamais l'urgence d'une solution négociée.

Au Liban où la France exercera sa vigilance et sa disponibilité pour la sauvegarde de l'intégrité de ce pays déchiré.

En Iran, où notre pays a renoué des relations diplomatiques, honorant ainsi sa parole dans la continuité, sans que cela n'implique aucune révision ni des amitiés de la France dans cette région, ni de ses positions au sujet des conflits qu'elle connaît.

En Afrique du Sud, dont nous devons tous condamner le régime d'apartheid (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste, sur quelques bancs des groupes Union pour la démocratie française et de l'Union du centre et sur divers bancs), cette plaie ouverte dans la conscience humaine.

Dans tous ces domaines des relations diplomatiques, l'action est conduite avant tout par le Président de la République qui a su y déployer un talent auquel la communauté internationale rend hommage.

C'est à lui qu'il revient de définir les grandes orientations qu'il nous faudra mettre en œuvre dans ce domaine plus que tout autre sujet de consensus.

La France est forte de sa défense, de sa place en Europe et dans le monde. Elle est forte aussi du savoir de ses chercheurs et de ses inventeurs, du talent de ses travailleurs, de la diplomatie de ses exportateurs. Elle est forte d'Ariane et de ses industries agro-alimentaires, du T.G.V. et de la recherche océanographique, de l'institut Pasteur et de ses télécommunications.

Mais c'est dans notre histoire, dans le génie de notre langue et de notre culture qu'elle puise ses ressorts.

Il y a deux siècles, la langue de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen était la langue universelle. Aujourd'hui, la bataille de la francophonie n'est pas un combat nostalgique...

M. Xavier Deniau. Très bien !

M. le Premier ministre. ... pour défendre Montaigne et Corneille, Molière et Chateaubriand, Victor Hugo et Saint-John Perse. Ne se défendent-ils pas très bien tout seuls ? (Murmures sur les bancs des groupes Union pour la démocratie française et du Rassemblement pour la République.) Ce combat  représente bien davantage : car notre force réside aussi dans le fait qu'on écrive dans notre langue les notices et les modes d'emploi de nos produits, les brevets de nos laboratoires, les documents financiers de nos entreprises. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.) Parce que, pour vendre, il faut échanger et que pour échanger il faut parler (Murmures et rires sur les bancs des groupes Union pour la démocratie française et du Rassemble ment pour la République), la promotion d'un bilinguisme à l'échelle des échanges internationaux est une condition de notre présence et de notre force.

Nous ne gagnerons pas la bataille de la langue et de la culture si nous ne prenons pas rapidement les moyens d'éviter un complet délitement de nos industries et de nos moyens de communication audiovisuels.

Redonner à la création cinématographique les moyens, les ambitions, les circuits de production et de diffusion qui per mettent d'enrayer la chute de fréquentation - signe le plus manifeste de la crise du cinéma -, voilà qui doit être une dimension majeure, de l'action culturelle de la France. Vous le savez, 70 millions de francs ont été consacrés au plan de relance du cinéma dès le mois de juin 1988.

Préserver le patrimoine que nous avons hérité des siècles passés est indispensable. Mais aurons-nous un patrimoine représentatif de la création du XX° siècle à léguer à nos descendants ?

La grande misère qualitative de la télévision est lourde de menaces. Déjà les téléspectateurs ont jugé sévèrement l'accumulation et la répétition des séries américaines, le massacre des films à la tronçonneuse de la publicité... (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste et sur quelques bancs du groupe de l'Union du centre.)

MM. Raymond Barre et Jacques Barrot. Très bien !

M. le Premier ministre. ... et la possibilité de sauter d'une chaîne à l'autre l'indique aussi sûrement que les sondages d'opinion. (Sourires sur les bancs du groupe du Rassemblement pour la République.)

M. Philippe Seguin. Seriez-vous pour la chaîne unique ?

Plusieurs députés du groupe socialiste. Léotard ! Léotard !

M. le Premier ministre. Ne faudrait-il pas que les chaînes de télévision se penchent sur ce, phénomène avec autant d'attention que nous-mêmes nous interrogeons sur les abstentions des dernières élections législatives ?

Comme l'a souhaité le Président de la République, un conseil supérieur de l'audiovisuel sera créé (Rires sur les bancs du groupe du Rassemblement pour la République. Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste) selon des  modalités qu'annonceront prochainement les ministres chargés de la culture et de la communication.

M. Robert-André Vivien. Voilà qui ne me rassure pas !

M. le Premier ministre. La sanction constitutionnelle permettra que ne soit plus défait ce qui avait été fait (Tris bien ! sur les bancs du groupe socialiste) et il faudra par conséquent que la création de cette instance de régulation, de transparence et d'incitation repose sur le consensus le plus large possible de toutes les familles politiques.

M. Jacques Godfrain. Référendum !

M. le Premier ministre. Mesdames et messieurs les députés, je me suis, dans cette déclaration, soigneusement abstenu de toute mise en cause, de toute dénonciation. Rien ne serait plus contraire à la passion de la France unie que nous fait partager François Mitterrand. Rien ne serait moins conforme aux besoins des Français. Rien ne serait moins conforme à l'idée que je me fais de notre société.

En tant que responsable, mon propos est sans doute austère. En tant que citoyen et tout simplement en tant qu'homme, mon enthousiasme est entier et mon espoir est intact.

Je rêve (Murmures sur les bancs des groupes du Rassemble ment pour la République et Union pour la démocratie française) d'un pays où l'on se parle à nouveau. Je rêve de villes où les tensions soient moindres. Je rêve d'une politique où l'on soit attentif à ce qui est dit, plutôt qu'à qui le dit. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.) Je rêve tout simple ment d'un pays ambitieux dont tous les habitants redécouvrent le sens du dialogue - pourquoi pas de la fête ? - et de la liberté. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Je suis de ceux qui croient, au plus profond d'eux-mêmes, que la liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement.

Chérir la liberté de cette manière-là, c'est, autour des thèmes que je vous ai proposés - la réconciliation, la solidarité, les chemins de l'avenir - construire un nouvel espoir pour que vivent. les Français et pour que vive la France. (Mmes et MM. les députés du groupe socialiste se lèvent et applaudissent longuement.)