Jonah Ranaivo

1908 - 1988

Informations générales
  • Né le 17 janvier 1908 à Vatomandry (Madagascar)
  • Décédé le 18 avril 1988 à Aulnay (Seine-St-Denis - France)

Mandats à l'Assemblée nationale ou à la Chambre des députés

Régime politique
Quatrième République - Assemblée nationale
Législature
IIe législature
Mandat
Du 17 juin 1951 au 1er décembre 1955
Département
Madagascar

Biographies

Biographie de la IVe République

RANAIVO JONAH (Joseph)
Né en 1908 à Vatomandry (Madagascar)
Décédé le 18 avril 1988 à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)

Député de Madagascar de 1951 à 1955

Ranaivo Jonah, député du collège indigène de Madagascar de 1951 à 1955 est bien oublié aujourd’hui dans son pays. Les travaux récents de chercheurs malgaches mentionnent à peine, ou pas du tout, celui qui fut méprisé en son temps par la presse nationaliste tananarivienne ou par les communistes comme Stibbe qui, en juin 1954 à la Mutualité, l’ont traité de « député de l’administration de Madagascar ». Or, Ranaivo Jonah valait mieux que cela. Son activité de parlementaire, le contenu de ses propositions de loi comme de ses interventions à la Chambre, sont là pour en témoigner.
Ses ascendances diverses rattachent Ranaivo Jonah aux Hautes-Terres et à la Côte à la fois, ce qui était peu fréquent il y a un siècle. Son grand-père paternel, andriana (aristocrate) d’Imerina, a été Komandy (gouverneur) en second à Mahanoro, sur la côte est dans les années 1890, et prit pour femme une Betsimisaraka de la région. Son père, Pierre Rakoto, a étudié à l’école anglicane, puis à l’école régionale de Mahanoro et a fait une carrière d’instituteur anglican à Mahanoro et Vatomandry, où Ranaivo Jonah est né en 1908. Sa mère, une Andrebakara, adoptée par un missionnaire anglais et rebaptisée Shirley Chriswell, a fait des études au collège anglican de Mahanoro. De telles origines, à la fois merina et côtières, prédisposaient Ranaivo Jonah à la tolérance et au dépassement des clivages ethniques. Elles expliquent aussi pourquoi l’Eglise catholique s’opposa à lui aux élections de 1951.
Suivant le meilleur cursus de l’époque, Ranaivo Jonah, en 1925, entre major de la section administrative de l’école de Myre de Vilers, équivalent malgache et modèle de l’école William-Ponty de Dakar. Après son service militaire (1928-1930), il sert à Tamatave (1931-1935), puis en 1937, entre à l’inspection des services financiers, où il devient chef comptable. Il la quitte en 1947 pour être chargé de mission au cabinet du haut-commissaire. Homme de confiance de Marcel de Coppet, il se voit chargé de la tâche délicate de nouer des contacts avec les chefs rebelles de la côte est, ce qui lui vaut des heurts avec le chef de district de Vatomandry, ulcéré d’être ainsi court-circuité, et par un fonctionnaire indigène de surcroît.
Après l’insurrection, tant ses origines que sa formation et ses états de service en font le candidat idéal aux élections, aux yeux d’une administration devenue l’acteur numéro un de la vie politique, et qui essaie d’effacer les traces des années terribles 1946-1948. Ranaivo Jonah est donc élu à l’assemblée provinciale de Tananarive en 1949, puis à l’assemblée représentative de Madagascar en 1950. Enfin, il se présente à la députation le 17 juin 1951, dans la première circonscription du second collège (autochtones « citoyens français de statut personnel »), la plus difficile, car elle était celle du leader charismatique Ravoahangy, emprisonné en France. Avec l’appui moral et financier du pouvoir colonial, Ranaivo Jonah bat le candidat nationaliste ex-MDRM, Stanislas Rakotonirina, par 152 700 voix contre 56 900. Ce dernier l’avait emporté à Tananarive même, mais les campagnes font la différence en faveur du « candidat officiel » dans la tradition du Second Empire. Le haut-commissaire Bargues loue « la sagesse et le discernement » des électeurs. Cependant, la profession de foi du nouveau député montre qu’il n’est pas un simple « pantin » du pouvoir. Candidat sans affiliation politique qui sait que la masse des Malgaches, après le traumatisme de 1947-1949, se défie des partis politiques quels qu’ils soient, il fait l’éloge, non de la France mais du « régime républicain, le seul qui respecte les droits de la personne humaine. Par conséquent, les Malgaches qui aiment réellement leur patrie doivent s’y attacher... ». A Paris, cependant, il choisit de s’apparenter au Mouvement républicain populaire (MRP) et s’efforce de tirer parti de sa situation de collaborateur privilégié pour obtenir une amélioration du sort des Malgaches.
Il est reconnu comme le parlementaire malgache qui a déployé la plus grande activité au Palais Bourbon. Il est membre de trois commissions permanentes : commission de la marine marchande et des pêches (1951-1956), commission de la famille, de la population et de la santé publique (1951-1955) et commission des territoires d’Outre-mer (1953-1956). Il est nommé secrétaire de cette dernière commission, le 23 mars 1955. De surcroît, le 29 juin 1954, il est désigné pour représenter l’Assemblée nationale au sein de la commission chargée de donner son avis sur les modalités d’application des dispositions du code de la santé publique, concernant la pharmacie et applicables aux TOM, au Togo et au Cameroun. Le député de Madagascar dépose quatorze textes, dont un avis, neuf propositions de loi et quatre rapports. Il intervient à treize reprises en séance, durant la législature 1951-1956. On peut regrouper ses propositions de loi et ses interventions autour de quatre thèmes principaux.
Le premier - son attachement à l’Union française – est assurément celui qui a le plus contribué à son image de collaborateur dévoué, et suscité les vitupérations des communistes qu’il n’hésite pas à contrer. Ainsi le 16 décembre 1954, alors que le communiste Gabriel Paul a dénoncé le « régime de terreur » imposé à Madagascar, Ranaivo Jonah lui réplique « que Madagascar n’est pas du tout le pays des horreurs qu’[il] décrit. » Mais l’observateur attentif relève que, chez Ranaivo Jonah, les protestations de fidélité sont suivies de critiques sévères sur l’état de choses existant. Le 8 avril 1954, il propose, avec neuf autres députés d’outre-mer, dont Léopold Sédar Senghor, que le 14 juillet devienne « fête de l’Union française », et se proclame pour « les grands rassemblements de peuples... comme l’URSS ». Mais c’est aussitôt pour dénoncer « les hésitations et tergiversations... La politique de la France à l’égard des départements et territoires d’outre-mer a besoin d’être sérieusement revue et corrigée ». Il faut réaliser « la mise en commun des ressources et la coordination des efforts ». Bref, le Malgache prend le colonisateur à son propre discours et l’on comprend alors les inquiétudes cartieristes. Quand en décembre 1954, en opposition avec le MRP, il prend position contre la ratification des accords de Paris sur la Communauté européenne de Défense (CED) et le réarmement de l’Allemagne, il le fait au nom d’un souverainisme français derrière lequel s’inscrit la crainte de voir la métropole échapper ainsi à ses devoirs vis-à-vis de ses anciennes colonies.
Le second thème - préoccupation majeure de Ranaivo Jonah - se situe dans le domaine économique et social. Ses compétences de fonctionnaire des finances, au même moment, trouvent à s’exprimer au comité directeur du FIDES (1952-1956) et au conseil de surveillance de la CCFOM (1952-1956). Au Parlement, le 21 mars 1952, il dépose un projet de « plan quinquennal social » concernant l’amélioration du logement, de l’alimentation et de la protection de la mère et de l’enfant. Le 22 novembre 1952, il prend la parole au nom du MRP en faveur de l’adoption du nouveau code du travail qui traînait depuis quatre ans devant l’obstruction d’intérêts coloniaux effrayés par une législation qui faisait passer les relations du travail du XIXème au XXème siècle. Mais ce réformisme fut jugé par ses adversaires comme une simple tentative pour détourner l’attention du problème politique. D’autre part, Ranaivo Jonah est vivement critiqué par l’extrême gauche quand, le 22 janvier 1953, il demande la reprise des opérations de délimitation de la propriété foncière autochtone sur la base de la législation de 1927-1929 considérée par les nationalistes comme « scélérate » car conduisant à la spoliation des communautés villageoises par les colons ou la bourgeoisie nationale naissante. Le député n’oublie pas, cependant, le registre humanitaire. En février 1954, il sollicite l’octroi de secours à la Grande île éprouvée par un cyclone. Il revient à la charge en décembre, constatant que la résolution invitant le gouvernement à accorder un secours d’urgence n’a eu aucun effet. Le ministre de la France d’Outre-mer doit alors confesser qu’il n’a pu vaincre l’inertie du ministère des finances.
Un troisième thème tient à coeur à Ranaivo Jonah : la lutte pour une égalité complète entre Malgaches et Français, suivant d’ailleurs le point de vue conservateur élitiste qui domine chez « les évolués » de l’époque. En juillet 1952, il demande la reconnaissance de la primauté du mari autochtone dans les couples mixtes, comme chez les conjoints français, alors que jusque-là la législation coloniale mettait un autochtone en situation d’infériorité par rapport à sa femme européenne et à ses enfants. Le militantisme de Ranaivo Jonah s’exerce surtout en faveur des fonctionnaires.
En avril 1954, il réclame l’admission des originaires des territoires d’Outre-mer (TOM) à tous les emplois publics, avec une priorité, à compétence égale, pour les originaires du territoire. Il touche un point sensible du système quand, en décembre 1954, il demande que les fonctions d’autorité comme celles de chef de district soient confiées à des autochtones. Ces revendications se complètent d’une réaffirmation régulière des intérêts et de l’identité malgaches. Quand le 27 mars 1952, il propose l’institution d’un code civil autochtone à Madagascar, il dénonce les « tendances trop assimilatrices » de la France et le « faux traditionalisme » qui en est le symétrique, soulignant pour finir que les TOM ne pourront se développer que « si la personnalité de chaque pays est sauvegardée et nettement consacrée ». Mais, du droit civil, Ranaivo Jonah passe aux revendications politiques. En mars 1953, il demande que la présidence de l’assemblée représentative de Tananarive soit assurée en alternance par un Européen et un Malgache. En décembre 1954, il exprime ses réticences contre la nouvelle immigration organisée de colons réunionnais sur les Hautes-Terres, en rappelant « la nécessité d’éviter des mécontentements de la part des populations autochtones ».
En fin de législature, le réformisme de Ranaivo Jonah n’est pas très éloigné du programme des nationalistes modérés. En octobre 1955, il propose une loi électorale qui établit à Madagascar le collège unique avec 8 sièges de députés (au lieu de 2 sièges européens et 3 autochtones). Les députés seraient les élus des cinq grandes provinces de l’île. Fort critiqué à l’époque, ce « fédéralisme » est la formule à laquelle Madagascar a fini par se rallier. Enfin, le 29 novembre 1955, développant une idée soumise à Pierre Mendès France en septembre 1954, Ranaivo Jonah propose un nouveau statut organique de Madagascar, avec une assemblée élue au suffrage universel, dotée de pouvoirs étendus, et un conseil de gouvernement : c’est déjà une loi-cadre avant la lettre.
Le dernier thème des préoccupations de Ranaivo Jonah, celui qui l’a le plus absorbé et qui lui a valu le plus de critiques, est la question de l’amnistie des Malgaches condamnés pour leur rôle dans l’insurrection de 1947. On a vivement reproché au député d’avoir voté contre l’amendement du socialiste Daniel Mayer qui, le 26 février 1953, introduisait la question de l’outre-mer à l’occasion du débat sur la loi d’amnistie concernant les années 1940-1945 en métropole. En fait, en demandant que la question soit étudiée par la commission des TOM, Ranaivo Jonah avait la justice et la raison pour lui. Car le projet métropolitain excluait les criminels de droit commun du bénéfice de la loi. Or, la justice coloniale ayant criminalisé les faits d’insurrection, une amnistie sur de tels fondements se serait fait au profit des premiers responsables du mouvement, tandis que les lampistes seraient restés en prison ou au bagne. Après avoir présenté son propre projet d’amnistie pour Madagascar en avril 1954, Ranaivo Jonah, désigné comme rapporteur par la commission des TOM, dépose le 2 avril 1955 un projet de loi d’amnistie concernant l’Afrique occidentale française (AOF), l’Afrique équatoriale française (AEF) et Madagascar, qui reprend largement des propositions de 1954. La disposition principale en est l’amnistie des peines inférieures à 15 ans. Le long débat auquel le projet donne lieu à l’Assemblée nationale, en juin-juillet 1955, est instructif. Il montre un Ranaivo Jonah généreux, soucieux de relever le plafond des peines amnistiables, par exemple jusqu’à 20 ans de travaux forcés pour les insurgés anciens militaires de 1914-1918 et 1939-1945, qui avaient été le fer de lance de la révolte. Il propose de déclarer les orphelins « pupilles du territoire », y compris les enfants des « rebelles » tués. Enfin, il défend vigoureusement l’amnistie des fonctionnaires révoqués, par application d’un décret bien peu constitutionnel de juin 1947 concernant leur « inaptitude morale ». Il n’obtient d’ailleurs qu’une satisfaction partielle : la loi déclare que ces fonctionnaires « pourront » être rétablis dans leur situation antérieure. Ranaivo Jonah aurait souhaité l’emploi du terme « seront » plutôt que « pourront ».
Cependant, sa carrière politique touche à sa fin. Son erreur a été de se consacrer trop exclusivement au Palais Bourbon et de n’avoir pas réussi à s’enraciner sur le terrain. Ranaivo Jonah reste marqué de façon indélébile par sa condition initiale de candidat officiel de l’administration française. Or, celle-ci évolue. A Tananarive, en 1954-1955, un nouveau haut-commissaire, le socialiste Soucadaux, recherche l’accord avec des nationalistes modérés qui pourraient faire barrage aux extrémistes. Dès octobre 1954, une « note sur le problème malgache » du ministère de la France d’Outre-mer prône l’élimination de tous les parlementaires malgaches en exercice, jugés peu représentatifs et trop marqués par leur francophilie. Ranaivo Jonah se retrouve donc écarté après la dissolution de l’Assemblée nationale, au mois de décembre 1955.
Il semble bien, au demeurant, qu’il ait reçu des compensations lui permettant de continuer sa carrière en France. En 1956-1957, il est chargé de mission au cabinet d’Albert Sarraut, président de l’Assemblée de l’Union Française. Il dispose de temps libre pour préparer un diplôme de sciences sociales à l’ENFORM en 1957, et suivre les cours de l’IEDES et de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris en 1958-1960, dans le cadre d’une formation de diplomate. Ceci lui permet d’être, après 1960, premier conseiller à l’ambassade de Madagascar à Paris, chargé des affaires économiques et commerciales, ambassadeur de Madagascar en Algérie, et vice-président du conseil exécutif de la FAO à Rome. N’ayant plus guère de contacts avec Madagascar et remarié avec une Française, il prend sa retraite en France, à Aulnay-sous-Bois en banlieue parisienne, où il décède le 18 avril 1988.

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