Léo Lagrange

1900 - 1940

Mort pour la France

Informations générales
  • Né le 28 novembre 1900 à Bourg-sur-gironde (Gironde - France)
  • Décédé le 9 mai 1940 à Evergnicourt (Aisne - France)

Mandats à l'Assemblée nationale ou à la Chambre des députés

Régime politique
Troisième République - Chambre des députés
Législature
XVe législature
Mandat
Du 8 mai 1932 au 31 mai 1936
Département
Nord
Groupe
Parti socialiste
Régime politique
Troisième République - Chambre des députés
Législature
XVIe législature
Mandat
Du 3 mai 1936 au 9 mai 1940 *
Département
Nord
Groupe
Socialiste

* : Un décret de juillet 1939 a prorogé jusqu'au 31 mai 1942 le mandat des députés élus en mai 1936

Biographies

Biographie extraite du dictionnaire des parlementaires français de 1889 à 1940 (Jean Jolly)

Né le 28 novembre 1900 à Bourg-sur-Gironde (Gironde), tué au combat le 9 juin 1940 à Evergnicourt (Aisne).

Député du Nord de 1932 à 1940.

Sous-secrétaire d'Etat à l'Organisation des Loisirs et des Sports du 4 juin 1936 au 22 juin 1937.

Sous-secrétaire d'Etat aux Sports Loisirs et Education physique du 22 juin 1937 au 18 janvier 1938.

Sous-secrétaire d'Etat à l'Education physique, aux Sports et aux Loisirs du 13 mars 1938 au 10 avril 1938.

« De sa maison maternelle accrochée au flanc d'un coteau planté de vignes, on voyait scintiller entre leurs îles les deux fleuves qui vont au bec d'Ambez s'épanouir en estuaires», écrivent Eugène Raude et Gilbert Prouteau dans Le Message de Léo Lagrange.

Il quittera très jeune le pays, mais il y séjournera chaque année pour les grandes vacances auprès de sa grand-mère.

Ceux qui ont connu le député d'Avesnes - teint clair et puissante stature- le prenaient naturellement pour un homme du Nord. Pourtant ses ascendants sont Aquitains, Alpins, Charentais, Limousins.

Son père, fonctionnaire d'une administration centrale, descend d'une longue lignée de terriens ; il est fier d'être le neveu de l'amiral Fourrichon, compagnon de Gambetta, ministre du gouvernement provisoire de 1871.

Pour Léo, ses préférences le portent plutôt vers son aïeul Jean Declores, forgeron de village, qui, s'étant arrêté quelque temps à Paris à la fin de son tour de France, participe aux barricades de 48. Dès l'enfance, il se passionne pour cet héritage révolutionnaire.

En 1906, il entre dans la classe enfantine du lycée Henri IV. Il est un des plus petits de la classe. Une bande de camarades plus âgés brime les tout petits. A cinq ans, il s'entraîne à la lutte, mûrit un plan de combat et, quelques mois plus tard, lance un défi au chef de bande et sort vainqueur de ce combat singulier : « Première victoire pour la dignité », disent de lui ses hagiographes. Il entre aux Eclaireurs de France où sa vigueur, son goût de l'aventure, sa nature passionnée en font déjà un chef, tandis qu'au lycée Henri IV il pratique assidûment le football.

Elève brillant mais irrégulier, il obtient ses deux baccalauréats à 16 ans. Une année d'hypokhâgne et le voilà élève d'Alain. Il y a ces années-là, parmi ses condisciples, un garçon athlétique et taciturne qui travaille avec acharnement. Léo Lagrange ne témoigne pas une grande sympathie à ce boursier bourru et ambitieux qui comptera plus tard parmi ses meilleurs amis ; c'est le futur romancier Jean Prévost.

Leur amitié et leur mutuelle admiration s'épanouissent à l'âge d'homme. Et, dans ses Frères Bouquinquant, dès que Jean Prévost aura à dessiner le personnage d'un avocat, il choisira le nom de Lagrange et lui donnera une exacte ressemblance physique avec son ami.

La guerre de 1914 le surprend au lycée. Il n'a plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'une obsession : s'engager. Il y parvient à 17 ans, au printemps 1918. Libéré à la fin de l'année 1919, le brigadier Lagrange s'inscrit à la Faculté de droit et à l'Ecole des sciences politiques. Il a choisi dès cette époque le métier qu'il exercera plus tard, celui d'avocat. Le seul, pense-t-il, qui lui permettra dans le cadre de la société moderne, d'assouvir sa soif de justice et de réparer des iniquités.

Pendant ses années de lycée, il a fréquenté le foyer d'un de ses camarades, fils d'un socialiste révolutionnaire russe, condamné à l'exil en 1905.

Il découvre, dans ce milieu, le socialisme scientifique ; on lui donne le goût de la probité intellectuelle, de la conformité de la vie avec l'action. Il y prend les racines d'une foi qui ne vise pas à assurer son salut personnel, mais à sauver tous les hommes, fut-ce au prix d'une révolution.

Comme beaucoup de jeunes Français, il avait été élevé dans la vénération des grands Jacobins. Et il croyait dans son adolescence à l'avènement progressif d'une société idéale. Là, il rencontre des révolutionnaires décidés à tout sacrifier, des lanceurs de bombes, qui lui exaltent la grande patrie des travailleurs «pour laquelle des intellectuels étaient capables de tuer et de mourir ».

Il baigne plusieurs années dans ce romantisme mais en 1920, au moment de la scission de Tours, lorsqu'il lui faut choisir entre le parti communiste et la S.F.I.O., c'est au socialisme qu'il se rallie. Il s'en est clairement expliqué, vingt ans plus tard, dans un de ses derniers discours, au congrès socialiste de Nantes, dans lequel il a distingué sa différence fondamentale avec les fascistes et la divergence de méthode qui le sépare des communistes : « Là où la vérité, la justice, la dignité de la personne humaine n'existent pas, il n'y a pas de place pour le socialisme (...) Nous n'acceptons pas que n'importe quel moyen soit mis au service d'une cause, si noble soit-elle. Nous n'avons pas à suivre ou à pousser la classe ouvrière, mais à lui dire la vérité, si difficile qu'elle soit ! »

Etudiant socialiste, militant actif qui ne dédaigne pas de faire le coup de poing contre les commandos d'Action française, il fait la connaissance d'une jeune fille qui partage ses idées, son enthousiasme. Madeleine Weiller est la fille d'un médecin de Saint-Dié ; rapidement inséparable de son action politique et bientôt professionnelle, il l'épouse en 1924.

Mais, dès 1923, à 24 ans, Léo Lagrange s'est inscrit au barreau. Il est bientôt élu secrétaire de la «Conférence des avocats du Palais ». L'un de ses confrères, Maître Spanien, écrit de lui : « De l'avocat, il avait ce fond de révolte nécessaire contre la pression sociale qui pèse parfois si lourdement sur le justiciable désarmé ; c'est pourquoi il se sentait plus à l'aise à la barre des juridictions répressives que dans les prétoires de justice où de seuls intérêts matériels sont débattus ». De fait, sa carrière d'avocat ne comportera pas de dossiers d'affaires.

Très vite, la fougue et l'allant de ce jeune avocat sont remarqués au parti socialiste et, en 1925, il est élu membre de la commission administrative permanente du parti S.F.I.O.

En 1930, le candidat socialiste habituel, âgé, malade et régulièrement battu, ne souhaitant pas se représenter, le parti socialiste désigne Léo Lagrange pour mener une campagne électorale de deux ans dans la 1re circonscription d'Avesnes, dont Louis Loucheur était le député.

Léo Lagrange prend pied-à-terre dans la banlieue d'Avesnes, rue Ingelrans à Avesnelles, dont il sera plus tard conseiller municipal. Dès le mois de janvier 1930, il organise une première réunion publique sur le désarmement, puis il multiplie les contacts avec la population industrielle et les herbagers de sa circonscription. Les élections ont lieu les 1er et 8 mai 1932 ; les listes électorales comptent 19.323 inscrits. Au premier tour, sur 17.217 votants, Léo Lagrange arrive en tête avec 7.570 voix contre 5.275 à M. Pinson, 2.847 à M. Croquez et 981 à M. Detez de la Drève. Il l'emporte définitivement au second tour en recueillant 8.693 voix contre 7.995 à M. Pinson et 304 seulement M. Detez de la Drève.

Inscrit au groupe socialiste de la Chambre des députés, il est nommé membre puis élu secrétaire de la commission de l'armée et de la commission de la législation civile et criminelle. Son indignation éclate si vivement au cours des interpellations sur le scandale de l'aéropostale, en juillet 1932, qu'elle lui dicte des mots qui motivent son rappel à l'ordre par le président. Il signe une proposition de résolution tendant à inviter le gouvernement à prendre toutes mesures utiles afin de conserver au pays l'outillage reconstitué par les sacrifices de la nation, puis il dépose une proposition de loi ayant pour objet de fixer le statut des anciens prisonniers civils de la guerre. Ses interventions sont assez fréquentes, notamment au cours des discussions budgétaires. Mais c'est surtout en 1934 qu'il se fait remarquer en interpellant le gouvernement sur l'affaire Stavisky. Son intervention à la tribune produit un effet considérable et il est nommé rapporteur de la commission d'enquête chargée de rechercher toutes les responsabilités encourues depuis l'origine des affaires Stavisky. En 1935, il se signale encore par plusieurs demandes d'interpellations sur les grèves du textile dans les régions d'Avesnes et de Fourmies et sur le chômage dans le Nord. Il participe activement à la discussion et au vote de la loi sur la dissolution des groupes de combats et milices privées. Il se met en vedette, une nouvelle fois, en attaquant avec vigueur le gouvernement Laval et son chef « mauvais génie de la nation».

La France est en pleine crise économique ; à gauche comme à droite, les institutions et le régime sont gravement remis en cause tendis que l'insécurité internationale grandit ; aux élections de 1936, la bataille ne se mène pas à fleuret moucheté et Léo Lagrange fait adopter par son parti des slogans, simplistes peut-être, mais à l'effet percutant, tel que : «Du pain aux chômeurs et des cordes pour les voleurs. »

Le 26 avril 1936, au premier tour, sur 19.441 inscrits et 17.137 votants, Léo Lagrange arrive en tête dans la 1re circonscription d'Avesnes, avec 8.167 voix, devant M. Eloy, 7.492 voix et M. Sevrez, 1.078. Il l'emporte au second tour, le 3 mai, par 9.258 voix contre 7.635 à M. Eloy. C'est l'épisode du Front populaire qui commence et Léon Blum l'appelle au gouvernement, le 4 juin, pour lui confier, à 35 ans, le premier poste de sous-secrétaire d'Etat à l'Organisation des Loisirs et aux Sports, ministère nouveau à créer de toutes pièces. Léo Lagrange installe ses bureaux 18, rue de Tilsitt.

Il s'agit pour lui de faire en sorte que les loisirs qu'ont obtenus les salariés grâce à la semaine de 40 heures et à la loi sur les congés payés, soient utilisés le plus intelligemment et le plus sainement possible.

Il définit ainsi son rôle : «Organiser les loisirs (et les sports) dans un pays démocratique ne peut consister à placer des individus sous le contrôle autoritaire de l'Etat dans l'emploi de leur temps libre. L'Etat doit être un guide pour l'utilisation des loisirs et pour le développement sur le plan individuel et sur le plan social, de la santé et de la culture. Son but suprême est que les travailleurs trouvent dans les loisirs la joie de vivre et le sens de leur dignité. »

Pour cela, il oriente son œuvre dans trois domaines principaux : les vacances et le plein air, les sports, la culture populaire.

Au départ, ses moyens sont des plus réduits mais il inaugure un style d'action très personnel, bousculant un peu le conformisme et le traditionalisme vestimentaire, se faisant démarcheur auprès des hôteliers et des syndicats d'initiative, imprésario pour les jeunes artistes, n'hésitant pas à se mêler le dimanche aux campeurs ou aux skieurs. Ces méthodes lui permettent de garder le contact avec le réel et le concret et, si elles scandalisent certains, elles lui confèrent une grande popularité. Les résultats de ces efforts subsistent encore aujourd'hui.

Après de dures négociations avec les chemins de fer, il obtient les billets populaires de congés annuels à 40 % de réduction, des trains spéciaux à 60 % de réduction et des billets populaires de week-end à tarif réduit. Des hôteliers, des syndicats d'initiative, il obtient également des tarifs spéciaux pour les « congés payés » non seulement dans les hôtels mais encore sur les équipements sportifs et touristiques tels que les téléphériques. Il organise des croisières populaires en Méditerranée et des week-ends à Paris pour les ouvriers agricoles. De grands théâtres et des musées accordent des tarifs spéciaux aux organisations ouvrières et aux mouvements de jeunesse mais le ministère patronne ou aide directement des troupes populaires comme le « Théâtre du peuple » de la C.G.T., la « Roulotte des quatre saisons », théâtre ambulant, ou le Théâtre antique d'Orange. Un effort de décentralisation est tenté avec une expérience de prêt de tableaux du Louvre à des musées de province ; cependant, les projets de cinémathèque et de bibliothèque ambulantes sous forme de bibliobus n'ont pas le temps de voir le jour. Enfin, le ministère encourage la création de «clubs de loisirs », ancêtres des maisons de la jeunesse et de la culture.

Mais, surtout, Léo Lagrange veut donner aux jeunes Français le goût du sport et de la vie en plein air, sans pour autant utiliser les méthodes d'enrégimentement -en usage dans les pays totalitaires. « Recréer le sens de la joie et le sens de la dignité », tel est le double objet qu'il a en vue et, déclare-t-il à la radio, « je compte surtout sur le concours de la jeunesse elle-même pour créer avec elle les instruments de sa force, de sa santé et de sa joie ».

En premier lieu, il encourage le mouvement des auberges de jeunesse que, écrit-il, «nous croyons appelé à un développement considérable tant il concilie harmonieusement les différentes aspirations de la jeunesse dans son développement culturel général ».

Quatre jours après la formation du ministère, une circulaire alerte en faveur des auberges de jeunesse les préfets et les maires. Une vive propagande est lancée dans la presse et par la radio. Le mouvement progresse très rapidement ; dans les six premiers mois du ministère, le nombre des auberges et abris de montagne passe de 250 à 400.

Parallèlement, est entrepris un inventaire permanent des terrains de camping et la liste, à jour, est mise à la disposition des utilisateurs.

Dans le domaine du sport proprement dit, Léo Lagrange souhaite dépasser la conception, alors dominante, du «sport-spectacle » réservé « à un petit nombre d'athlètes soigneusement sélectionnés et préparés, dont les démonstrations présentent surtout un agrément pour ceux qui y assistent et qui s'intéressent aux performances d'autrui ». C'est la masse que veut amener le ministre à la pratique des sports, conscient d'ailleurs qu'une élite de grande valeur internationale ne peut sortir que d'une base très large et que le renom des champions doit, par contre-coup, attirer aux sports de nouveaux pratiquants, pour peu qu'on leur en donne la possibilité sous forme de moyens matériels, de temps, et d'un encadrement de valeur. Afin de changer la tendance même du mouvement sportif, il crée des organes nouveaux de direction et d'animation : le Conseil supérieur des sports, destiné à coiffer toutes les fédérations qui agissent en ordre dispersé chacune pour son propre compte, l'Ecole normale supérieure d'éducation physique qui fournira des professeurs de grande valeur et l'Institut national des sports. Pour lutter contre les obstacles matériels, après avoir recensé l'ensemble des installations sportives existant en France, il met en œuvre une politique de terrains, mettant l'accent sur un équipement simple à réaliser surtout dans « les villes à forte densité de population ouvrière où le chômage se fait le plus sentir ». A Paris, il est notamment à l'origine de la création de terrains de sport sur l'emplacement des anciennes fortifications ou dans la périphérie immédiate, en particulier à Vincennes. Enfin, pour encourager la masse des jeunes à se lancer dans la pratique du sport, il crée le Brevet sportif populaire, épreuve sportive de propagande axée sur des exercices fondamentaux simples : course, lancer, saut, grimper et, facultativement, natation.

Après la démission du gouvernement du Front populaire, Léo Lagrange conserve son poste dans le cabinet Chautemps en y adjoignant l'éducation physique, jusqu'au 18 janvier 1938. Il le retrouve moins de deux mois plus tard, le 13 mars, avec un nouveau gouvernement Blum qui démissionne rapidement le 10 avril 1938.

Au total, son action au pouvoir aura duré moins de 20 mois.

Rentré dans le rang, il poursuit son œuvre à la tête de l'Office du sport scolaire et universitaire et à la présidence du Centre laïque des auberges de jeunesse.

A la Chambre, il se range dans le camp des anti-munichois, il soutient les thèses du colonel de Gaulle et est un partisan de l'effort d'armement.

Lorsque la guerre éclate, comme en 1917 et bien que non mobilisable, refusant de « se réserver pour la France», il s'engage à nouveau. Brigadier, il suit le peloton d'élèves officiers de réserve à Poitiers et en sort sous-lieutenant pour être affecté au 61e régiment d'artillerie de Metz. Volontaire pour une mission de reconnaissance, il est tué le 9 juin 1940 sur les bords de l'Aisne près du village d'Evergnicourt.

Il avait alors 39 ans.


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