La Santé des étudiants face à la crise

mercredi 26 mai 2021

Audition du 19 mai 2021

La Santé des étudiants face à la crise

 

En présence de :

M. Florian Tirana

Président, Association Nightline

M. Mamadou Ndoye

Vice-Président en charge des affaires de santé, Fédération des Associations Générales Etudiantes (FAGE)

 

Le groupe d’études « Prévention Santé » s’est réuni pour une audition de M. Florian Tirana, Président de l’Association Nightline et de M. Mamadou Ndoye, Vice-Président en charge des affaires de santé au sein de la Fédération des Associations Générales Etudiantes (FAGE). Cette audition, effectuée par visio-conférence, a été l’occasion d’évoquer en premier lieu la question de la santé mentale des étudiants dans le contexte de la crise sanitaire actuelle et d’aborder aussi le sujet de la prévention en santé dans le milieu étudiant. Les deux présidents, au nom de l’ensemble des membres du groupe d’études, tiennent à remercier chaleureusement MM. Tirana et Ndoye pour leur disponibilité et pour la qualité des réponses apportées aux questions qui leur ont été posées.  

La présente note reprend les éléments évoqués au cours de cette audition en trois temps :

  • Une brève présentation de Nightline et de la FAGE ;
  • Le diagnostic d’une santé aujourd’hui très fragile au sein de la population étudiante ;
  • Des pistes d’amélioration qui passent en premier lieu par un investissement massif dans les services de santé universitaires (SSU).  

 

1/ Nightline propose des lignes d’écoute aux étudiants en difficulté et la FAGE est investie de longue date sur le sujet de la prévention  

a/ Nightline est une association créée en France en 2016 pour offrir un soutien aux étudiants qui font face à des angoisses ou à des difficultés d’ordre psychologique   

Nightline est un concept qui a été créé au Royaume-Uni en mai 1970 au sein de l’université de l’Essex par le professeur Geoffrey Hosking et l’aumônier Malcolm France. Le but de Nightline est de répondre à la détresse psychologique des étudiants. Pour y faire face, des lignes téléphoniques sont mises en place et des étudiants volontaires sont formés pour répondre aux élèves en détresse qui contactent le réseau. Le modèle Nightline se retrouve aujourd’hui dans plusieurs pays dont l’Irlande, les Etats-Unis, le Canada, l’Allemagne ou la France.

L’idée d’un Nightline français a été introduite en 2016 par un étudiant irlandais, Patrick Skehan, en échange à Paris. Les premiers bénévoles ont été formés dans les universités parisiennes en 2017 et la première ligne d’écoute a vu le jour en novembre 2017. Le principe est celui d’une écoute active de la part des bénévoles vis-à-vis des étudiants appelants. Les bénévoles ne sont pas des psychologues mais peuvent faciliter la verbalisation de certains troubles ou de certaines angoisses et éventuellement orienter les étudiants qui en font la demande vers le SSU de l’université, les bureaux d’aide psychologique universitaire (BAPU) ou vers certaines associations proposant des consultations gratuites telles qu’APASO[1] à Paris. Les échanges se font sur la base de l’anonymat. Depuis 2018, Nightline France propose également une ligne d’écoute anglophone. Aujourd’hui, Nightline propose des lignes d’écoute pour tous les étudiants de France et l’association est implantée à Paris, à Lyon, à Lille, à Saclay et à Toulouse. Trois nouveaux centres devraient voir le jour en septembre 2021.

Nightline France compte plus de 200 bénévoles et 20 salariés. Environ la moitié des salariés travaille sur la communication afin de faire évoluer les mentalités sur la santé mentale parmi la population étudiante. Les dix autres salariés sont chargés de missions de prévention sur les campus, on compte parmi eux trois psychologues. L’association est essentiellement financée par des fonds publics : les universités via la contribution à la vie étudiante et de campus (CVEC), le ministère de la santé, les ARS et certaines collectivités territoriales comme la ville de Paris.

b/ La FAGE est une organisation étudiante de premier plan qui est investie de longue date sur les questions de prévention

La Fédération des Associations Générales Étudiantes est une organisation étudiante fondée en 1989 qui regroupe aujourd’hui 2000 associations et syndicats soit environ 300 000 étudiants. Elle est reconnue organisation représentative par le Ministère en charge de l’enseignement supérieur.

La FAGE est investie sur les questions de prévention et de promotion en santé. La FAGE occupe le poste dévolu aux organisations étudiantes au sein de la Caisse nationale de l’Assurance maladie depuis 2018 à la suite du rattachement du régime des étudiants au régime général. La FAGE mène des actions de prévention concernant la nutrition, l’activité physique et les addictions.

2/ La plupart des étudiants font aujourd’hui face à des difficultés d’ordre matérielles, physiques et psychiques

a/ Une population étudiante précarisée dont la santé se dégrade  

M. Ndoye a mentionné le récent sondage mené par IPSOS pour le compte de la FAGE à propos de l’évolution de la condition des étudiants et des jeunes depuis le début de la crise. Au début de la crise c’est ainsi 73% des jeunes sondés qui ont déclaré devoir faire face à des difficultés financières. Cette proportion se monte à 82% au sein de la population des étudiants avec un emploi rémunéré. D’un point de vue qualitatif, M. Ndoye a évoqué le recours massif des étudiants aux épiceries sociales et solidaires. C’est ainsi plus de 150 000 étudiants qui y auraient recours aujourd’hui. Enfin 86% des jeunes interrogés se déclarent inquiets quant à leur avenir.

Cette précarisation s’accompagne de deux phénomènes. Le premier tient aux risques de décrochages qui deviennent systémiques. En mars 2021, 94% des étudiants déclarent que la crise a provoqué un décrochage dans leurs études. Le second tient à la dégradation de la santé des étudiants. Depuis mars 2020, 40% des étudiants interrogés déclarent avoir renoncé à des soins et ce, avant tout pour des raisons financières.

b/ Des difficultés psychologiques aggravées par le sous-dimensionnement des SSU

La santé mais aussi le moral des étudiants ont été lourdement atteints par la crise sanitaire. Toujours selon le sondage IPSOS, 83% des étudiants déclarent avoir été affectés d’un point de vue physique, affectif ou psychologique. Si, en juillet 2020, 21% des étudiants déclaraient avoir eu des pensées suicidaires, ce chiffre atteint 31% en mars 2021. M. Ndoye a précisé que, sur le terrain, la situation était encore plus difficile pour les étudiants en situation de décohabitation : « vivre le confinement seul dans la chambre d’un CROUS est plus difficile que de le vivre dans un appartement souvent plus spacieux entouré de ses parents ».

Cette situation est aggravée par l’engorgement des SSU. Financés par les budgets des universités, ces SSU sont pour certains plutôt bien dotés mais, dans leur grande majorité, ils font face à un déficit d’effectif et de moyens, particulièrement dans le domaine du suivi psychologique. M. Florian Tirana a ainsi mentionné une étude de Nightline datant de novembre 2020. Il en ressort que si, dans la moyenne des pays européens, on compte un psychologue pour 3 000 étudiants, cette proportion se réduit à un psychologue pour 30 000 étudiants en France. Dans certaines villes il existe des bureaux d’aide psychologique universitaire (BAPU) mais le délai d’attente moyen pour un rendez-vous est de l’ordre de cinq à six mois.

Lors de leur installation dans une université ou dans une ville les équipes de Nightline prennent attache avec les équipes des SSU et des BAPU afin de pouvoir orienter les étudiants qui le désirent vers leurs services. Toutefois, ainsi que l’a évoqué M. Tirana, un rendez-vous avec un psychologue à horizon de plusieurs mois est un palliatif très incertain lorsque l’étudiant appelant fait part de pensées suicidaires. En plus de la difficulté à obtenir un rendez-vous, se surajoute une méconnaissance des solutions existantes à l’intérieur de l’université de la part des étudiants. La question du ciblage et de l’atteinte des publics les plus fragiles est centrale et M. Ndoye a rappelé que certaines CPAM, dont celle du Rhône, avaient engagé des partenariats avec les organisations locales de la FAGE afin de développer les dispositifs de prévention en santé dans les universités.

 

3/ Un effort doit être engagé en faveur des SSU et des évolutions facilitant l’accès des étudiants les plus précaires à des mutuelles en santé peuvent être envisagées

a/ Un financement plus important des SSU est indispensable 

La sous-dotation de certains SSU se heurte au principe d’autonomie des universités. C’est en effet les organes dirigeants des facultés qui allouent la ressource. Face au tarissement des fonds qui leur sont alloués, M. Tirana a indiqué que certaines universités en sont réduites, dans l’urgence, à financer des emplois de psychologues avec la CVEC. Si la loi du 8 mars 2018 relative à l’orientation et à la réussite des étudiants et ses décrets d’application prévoient que la CVEC peut être utilisée pour financer des actions de prévention et d’éducation à la santé, l’emploi de psychologues avec ces fonds relève plutôt du curatif et, surtout, est relativement imprévisible dans le sens où le coût de la CVEC peut être amené à évoluer rapidement, ainsi que l’a rappelé M. Tirana.

M. Isaac-Sibille a interrogé M. Tirana sur le récent déblocage par le gouvernement des « chèques-psy ». Ce dernier s’est montré assez réservé vis-à-vis de cette démarche qui impose, avant de pouvoir bénéficier d’une consultation gratuite, de passer par un médecin ou un SSU. Dans le premier cas, de nombreux étudiants peuvent s’y refuser par manque de moyen. Dans le second cas, les SSU étant engorgés, les « chèques psy » ne règlent pas la question des délais.

Le renforcement des SSU appellent deux précisions complémentaires. D’abord il ne peut se faire à budget constant et impose des financements supplémentaires qui, s’ils étaient débloqués, pourraient être fléchés sur d’autres actions considérées comme prioritaires par les dirigeants d’université. Ensuite, la médecine scolaire et universitaire peine à recruter des praticiens pour des professions souvent mal-considérées et peu rémunérées. Une revalorisation de ces carrières devrait ainsi être envisagée comme l’a mentionné M. Grelier.

b/ Faciliter l’accès à une mutuelle pour les étudiants les plus défavorisés

Interrogé par M. Isaac-Sibille sur le rattachement récent des étudiants au régime général, M. Ndoye a répondu que la réforme avait eu un effet ambivalent. L’aspect le plus positif tient à la gestion beaucoup plus fiable assurée par le régime général. Du côté négatif, M. Ndoye a fait observer que moins d’étudiants avaient aujourd’hui recours à une mutuelle. En effet, dans la situation antérieure, les étudiants cotisaient à une mutuelle presque sans le savoir au moment de leur adhésion au régime géré par les mutuelles étudiantes.

M. Ndoye a appelé l’attention des députés sur les difficultés auxquelles font face les étudiants boursiers qui n’ont pas recours à la complémentaire santé solidaire (CSS) dans la majorité des cas. En effet, pour pouvoir y prétendre à titre individuel, les étudiants ne doivent plus être rattachés au régime fiscal de leurs parents. Ils peuvent en bénéficier par l’intermédiaire de leurs parents mais il arrive que les parents ne fassent pas la demande où qu’ils ne sachent pas que la CSS bénéficie aussi à leurs enfants. Une solution pourrait être de faciliter la demande à titre individuel de complémentaire santé solidaire pour les étudiants boursiers quand bien même ils seraient toujours rattachés fiscalement à leurs parents.

[1] Association pour la Prévention, l’Accueil, le Soutien et l’Orientation