Guerre et paix

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Onglet actif : L'antagonisme anglo-allemand

Séance du 18 novembre 1909 :

Présidence d'Henri Brisson

  « Messieurs, il y a un fait qui frappe tous les yeux, c'est que ce qui domine aujourd'hui les budgets de l'Europe, on peut dire ce qui les accable, c'est le fardeau croissant des dépenses militaires qu'entraîne la paix armée. Je sais bien que les budgets ont à faire face en même temps à un commencement de dépenses sociales, mais il est clair qu'aujourd'hui ce sont surtout les dépenses militaires qui pèsent sur eux.

C'est l'aggravation de ces dépenses qui a pour une large part déterminé le déficit, médiocrement comblé par des mesures récentes du budget allemand.

Voilà longtemps que l'Allemagne n'a pas voté de grandes lois sociales nouvelles et cependant c'est à un déficit de 500 millions qu'elle avait été récemment conduite par la surenchère européenne des dépenses militaires et des dépenses navales.

L'accroissement de cet ordre de dépenses a été pour beaucoup aussi - pour plus de la moitié - dans le déficit de 500 millions du budget anglais et, aujourd'hui, en ce qui nous concerne, quand M. le ministre des Finances s'applique à justifier, avec la commission, les 200 millions d'impôts nouveaux qu'il nous propose, il constate qu'ils ont pour objet de faire face à un accroissement de 140 millions, je crois, dans l'ensemble des dépenses militaires de l'armée continentale ou de l'armée navale.

Messieurs, le premier problème, le problème essentiel qui se pose devant nous, problème européen, mais aussi problème budgétaire, c'est de savoir si nous sommes en face d'une situation définitive et d'un mal irréductible.

L'autre jour, l'honorable M. Théodore Reinach appelait de ses voeux l'heure où une détente européenne permettrait la limitation des armements. Je crois que nous pouvons et que nous devons analyser les causes essentielles du malaise qui perpétue sur l'Europe les difficultés financières avec lesquelles nous nous débattons, et je crois qu'après les avoir précisées, nous pouvons demander à la France pour sa part, dans la mesure de son rôle qui est resté grand, de contribuer à corriger le mal dont nous souffrons nous-mêmes.

Quelle est donc la cause la plus directe de cette tension par le déficit, par le malaise, par de croissantes difficultés ? Cette cause directe c'est, selon moi, et je le crois aussi, selon vous, le conflit, tantôt sourd, tantôt aigu, toujours profond et redoutable, de l'Allemagne et de l'Angleterre.

C'est ce conflit qui pèse sur nous tous, c'est lui qui aggrave ou qui suscite tous les autres conflits. Même les difficultés survenues entre la France et l'Allemagne au sujet du Maroc ne sont guère qu'un épisode et une manifestation superficielle de la profonde rivalité anglo-allemande, et M. le ministre des Affaires étrangères ne me démentirait pas si je disais que toutes les difficultés balkaniques seraient plus aisément résolues si, derrière les agitations, les complications de la péninsule des Balkans, il n'y avait pas l'Angleterre et l'Allemagne jouant chacune son jeu dans cet échiquier tourmenté.

Ainsi, messieurs, la première question qui se pose à nous, question vitale, question d'avenir pour l'Europe et pour la France, mais aussi question d'intérêt immédiat et de gestion financière, c'est de savoir si l'Europe est condamnée encore pour de longues générations à ce régime, si ce conflit de l'Angleterre et de l'Allemagne doit se perpétuer, imposant sur nous toutes les charges de la paix armée et aboutissant enfin à la catastrophe d'une grande guerre où tous les peuples de l'Europe risqueraient d'être entraînés, ou si, au contraire, ce conflit peut se résoudre, s'il peut être atténué d'abord, réglé ensuite par des moyens pacifiques et si la France y peut contribuer. Eh bien ! messieurs, au risque de vous paraître optimiste et imprudent dans cet optimisme, je crois que ce conflit peut être pacifiquement résolu, et je n'offenserai pas notre pays en disant que son devoir, proportionné précisément à la grandeur historique de son rôle, est de travailler autant qu'il dépend de lui à la solution amiable de ce conflit.

Si je prononce ces paroles de confiance, ce n'est pas seulement parce que des symptômes immédiats semblent annoncer entre l'Angleterre et l'Allemagne un espoir, une détente ; vous avez tous recueilli avec Le péril, pour la nation allemande, pour l'industrie allemande, gît précisément dans une des organisations qui, en temps de paix, constitue sa force. Une des forces de la production allemande, c'est que l'industrie y est étroitement associée aux banques, c'est que les banquiers commanditent, administrent indirectement, dirigent, contrôlent les industries.

C'est une raison de puissance, car cette organisation permet à l'industrie allemande, à certaines heures, dans la lutte ide la concurrence, des effets de masse, les longues prévoyances et les calculs à longue portée; mais aussi, comme le sort de l'industrie est lié par les. banques au sort du crédit tout entier, et comme le crédit est exposé à ces oscillations dont je vous parlais, la crise d'une grande guerre pourrait ébranler jusque dans ses fondements la [puissance économique de l'Allemagne.

Les hommes d'affaires de l'Allemagne les plus Clairvoyants le savent bien. Il y a un an, il y a eu à Berlin une réunion générale des financiers qui ont constaté que la moindre guerre créerait dans les finances allemandes, dans l'économie allemande, un trouble profond.

Le danger ne serait pas moindre, il serait d'une autre sorte, mais il serait d'un égal degré pour la nation anglaise. Elle est aux prises, elle aussi, dans sa puissance largement étendue, avec des difficultés croissantes. L'Angleterre ne s'est pas bornée à prétendre à l'empire des mers, à organiser pour ses grandes flottes des ports de refuge ou de ravitaillement. Elle a occupé d'immenses territoires. Mais voici qu'en Afrique, en Asie, tous les peuples sur lesquels est levé le manche de son trident commencent à s'agiter, à se réveiller. Voici que la révolution turque a son contrecoup en Europe. Et l'autre jour, un des plus hauts diplomates de la Turquie nouvelle a paru indiquer que le sort de l'Égypte était réglé définitivement ; il y a eu au Caire, comme à Constantinople, un soulèvement significatif.

Dans l'Inde, les difficultés sont graves pour le gouvernement anglais. A la suite du mouvement japonais, un ébranlement s'est communiqué à toute l'Asie, et il y a dans l'Inde, contre la domination anglaise, un mécontentement qui se propage ,et qui se traduit (par des campagnes hostiles et par des attentats violents. Il y a des ligues qui se forment, de vastes meetings qui se tiennent, des formules de boycottage des marchandises anglaises qui sont propagées. Une grande partie des groupements hindous réclament une extension des libertés de l'Inde et à l'extrême gauche de ce mouvement, si vous le voulez, il y a des attentats révolutionnaires répétés qui rappellent, par leur fréquence, les attentats qui, il y a vingt ou vingt-cinq ans, se commettaient en Irlande. Le gouvernement anglais, est, tous les jours, plus embarrassé à les réprimer, car ils sont couverts par la complicité passive du silence universel.

Avant-hier encore, un attentat, qui devait être mortel, a été commis contre le vice-roi de l'Inde ; l'auteur de l'attentat, pour synthétiser en un symbole admirable la beauté réunie de la civilisation européenne et de la nature asiatique, avait fabriqué sa bombe en introduisant de l'acide picrique dans une noix de coco.

Messieurs, c'est un mouvement vaste, c'est un mouvement profond qui inquiète, en Angleterre, tous ceux qui réfléchissent et qui prévoient. C'est l'honneur de l'Angleterre, c'est l'honneur de son gouvernement libéral qu'à l'heure présente il ne songe pas à avoir raison de cette agitation de l'Inde, de cette inquiétude du peuple hindou s'éveillant à des espérances nouvelles d'indépendance et de liberté; il ne songe pas à en avoir raison par les seuls moyens de la compression et de ,1a force ; il veut en avoir raison en introduisant en effet, graduellement, dans la gestion des choses de l'Inde, des garanties pour le peuple hindou lui-même, et, au lendemain de l'attentat, il y a deux jours, le vice-roi a promulgué, sans y changer un mot, le nouveau régime, longuement élaboré, pour l'Inde, qui lui accorde des garanties nouvelles, qui développe un conseil impérial du vice-roi, dans lequel les délégués des groupes hindous et des groupes mahométans sont largement représentés, où les fonctionnaires anglais n'ont que trois voix de majorité, et le même projet crée des conseils provinciaux à attributions étendues, où les délégués élus des groupements hindous ont la majorité.

Il est certain que c'est dans cette voie des libertés élargies que se trouveront l'asile et la conciliation de la liberté des peuples et des principes de la conciliation européenne. Mais il est certain aussi que si une guerre était témérairement déchaînée, ces difficultés, dont l'Angleterre peut avoir raison par la hardiesse de son esprit libéral, en période normale, en période de paix, deviendraient, quand un souffle de feu passerait sur la planète, des difficultés inextricables.

Il y a une autre raison pour que ces grands peuples ne se jettent pas et ne jettent pas le monde avec eux dans des aventures belliqueuses ; c'est qu'ils savent de plus en plus qu'en s'affaiblissant l'un l'autre, ils travailleront au profit d'un tiers.

Pendant que l'Allemagne et l'Angleterre se jalousent, se contrecarrent publiquement et sournoisement à travers le monde, voici que les États-Unis grandissent et que leur ambition mondiale s'éveille. Longtemps ils se sont bornés à exporter des matières premières, maintenant, ils les manufacturent, et ce sont des produits fabriqués, ce n'est plus seulement du coton, ce sont des tissus qui sont exportés par eux à travers le monde. Leur commerce extérieur a doublé; il y a deux mois, le président Taft, tout le long des 14.000 ou 15.000 kilomètres de propagande qu'il a accomplis à travers l'Amérique, a insisté sur cette idée que les États-Unis devaient à tout prix s'assurer une marine marchande, et leur intervention active dans la vie économique, dans les conflits du monde se fait plus pressante tous les jours.

Anglais et Allemands s'étaient querellés en Chine pour les chemins de fer. A la longue, des combinaisons étaient intervenues entre les deux. Les Anglais avaient eu d'abord le plus gros morceau. Les Allemands étaient survenus, offrant à la Chine des conditions meilleures pour elle. Et alors une sorte de syndicat anglo-allemand, avec adjonction de Français, s'était formé. Mais à peine cette concession était-elle connue, que les États-Unis, non plus par leurs industriels, non plus par leur Chambre de commerce, mais officiellement, par leurs représentants à Pékin, ont protesté et ont dit : « Et nous ? » Et ils ont exigé dans les concessions de chemins de fer de la Chine une part nouvelle pour les États-Unis. Leur influence économique et leur ambition économique s'accroissent.

Les Anglais le savent bien ; ils savent qu'il y a bien des points où ils seraient vulnérables. 41 0/0 des provisions d'alimentation qui viennent à l'Angleterre du dehors sont fournies, savez-vous par quel pays ? Par la République Argentine. Les États-Unis se sont dit que, s'ils pouvaient mettre la main économiquement sur la République Argentine, ils auraient par là la main sur toute la vie anglaise. Et voici que le trust américain de la viande pousse des entreprises dans la République Argentine au point d'inquiéter le gouvernement anglais, les grands journaux conservateurs de l'Angleterre.

Qu'est-ce à dire, messieurs ? C'est que, si l'Angleterre et l'Allemagne se déchiraient, s'affaiblissaient, elles trouveraient le lendemain devant elles les États-Unis plus puissants, ayant profité de leur discorde même pour élargir leurs débouchés, pour jeter plus loin leurs filets sur le monde.

Il y a une troisième raison qui conseille de plus en plus à la sagesse anglaise et à la sagesse allemande le règlement pacifique de tous les conflits, c'est que de plus en plus les peuples auprès desquels se produit ce travail de la compétition européenne se refusent à être une proie ; c'est que de plus en plus la Turquie, la Chine prétendent ne plus subir, au point de vue économique, le despotisme de l'étranger.

Sous le régime hamidien, la Turquie était presque exclusivement livrée à l'Allemagne pour les travaux d'Asie Mineure, mais elle vient, par un habile système d'équilibre qui assure sa propre liberté, de concéder de larges droits à l'Angleterre dans la navigation» du Tigre et de l'Euphrate.

D'autre part, vous voyez que de plus en plus la Chine manoeuvre entre les puissances diverses, mettant en opposition, mettant en concurrence les offres des unes .et des autres, et assurant de plus en plus sa liberté sur la multiplicité même des appétits qui la guettent.

Ainsi, ceux qui, par la force, auraient prétendu, en écrasant un rival, s'assurer la primauté et le monopole des affaires dans le monde, ceux-là pourraient avoir de cruels mécomptes.

Enfin, il est impossible qu'en Allemagne et en Angleterre tous ceux qui pensent ne s'aperçoivent pas des risques de conflit que le développement forcé des armements conduisent les deux peuples à des crises politiques et sociales redoutables.

Ah ! messieurs, c'est la rançon des entreprises de la force, c'est la Némésis, comme le disait Berthelot, qui guette toutes les oeuvres de guerre et de violence ; il vient un jour où les peuples se lassent ; on n'a pas tenu compte de leurs plaintes et de leurs souffrances ; on, a laissé, pour la satisfaction des besoins d'orgueil ou des convoitises capitalistes, s'accumuler les risques de guerre ; on a pressuré le travail. Mais un jour vient où il faut régler les comptes, où il faut combler l'abîme du déficit qui s'est creusé, et ce jour-là on est acculé à cette redoutable alternative : ou l'on demandera des sacrifices aux classes dirigeantes qui vêtaient bien bénéficier de la guerre, mais qui ne veulent pas en porter k poids, ou bien on demandera, par l'impôt, des sacrifices nouveaux au peuple déjà exploité, et alors le peuple se redresse, il réclame, il revendique, et les oeuvres de force qu'on avait préparées deviennent l'occasion de mouvements sociaux et politiques dont l'ampleur épouvante les imprudents qui croyaient ne déchaîner que des risques de guerre et qui déchaînent des risques de révolution.

Ah ! messieurs, nous ne nous dissimulons pas le péril, et voilà pourquoi nous voulons que la France prenne position nette. Oui, en Allemagne, en Angleterre, l'immense majorité des hommes dans tous les partis veut la paix ; mais il suffit qu'il y ait dans le pays des groupes, même minorités, rêvant des aventures, pour que notre vigilance doive toujours être en éveil. Dans les choses extérieures, il suffit de l'action de minorités, violentes ou sournoises, pour déterminer par surprise les catastrophes si les peuples ne veillent pas.

Je constate (qu'à côté de l'immense majorité de la nation allemande qui, veut la paix, il y a des groupes minuscules qui ont eu l'imprudence de déclarer avec le docteur Schliemann que, si un conflit éclatait entre l'Angleterre et l'Allemagne, c'est la France qui serait prise comme otage, comme si elle pouvait être aisément prise en otage.

Ceux qui, comme mes amis et moi, veulent profondément la paix, ceux qui veulent qu'il n'y ait dans la politique française aucune arrière-pensée, aucune racine cachée de politique de revanche, ceux-là peuvent bien dire que le jour où, à la France voulant la paix, le disant au monde, ne se laissant entraîner délibérément dans aucune aventure, on dirait : « Tu seras esclave, tu serviras la politique d'un autre pays, tu seras tributaire du sol de ce pays », jaillirait une résistance incomparable dans l'histoire. Sur ce point, voilà ce que Je voulais vous dire, et j'ajoute qu'en même temps que nous sommes fondés à servir ce langage à quelques groupes de pangermanistes d'outre-Rhin, nous ne pouvons laisser, nous ne voulons laisser à aucun groupe de transporteurs et de capitalistes anglais, l'illusion : que nous nous laisserions envelopper dans un conflit délibérément préparé avec l'Allemagne.

De même que les paroles de Schliemann ont révolté votre conscience, de même, je l'avoue^je n'ai pas aimé l'article récent de la grande revue anglaise le London Century, disant que, l'Angleterre devait se hâter de préparer un grand corps d'armée expéditionnaire pour être plus sûre de nous entraîner avec elle dans les conflits de l'avenir.

Il n'appartient à personne de disposer de la France, et je dis que si nous voulons qu'entre l'Angleterre et l'Allemagne le conflit n'éclate pas, nous pouvons y aider pour notre part en avertissant bien haut tous les pays du monde que nous ne nous laisserons envelopper dans aucun conflit, dans aucune intrigue et que nous voulons rester libres de nos mouvements pour travailler à la paix du monde.

Monsieur Reinach, je m'aperçois que j'avais dit que son devoir, son salut, c'était, du moins dans les cadres territoriaux de l'Europe actuelle, de garder l'originalité de sa pensée, de perpétuer, sous la domination du vainqueur, la parcelle d'âme française qu'elle ,avait/gardée en dépôt. Et c'est ainsi, messieurs, que/ dans la bourgeoisie d'Alsace, dans le peuple d'Alsace, jamais la culture de la langue française n'a été aussi répandue qu'aujourd'hui.»