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Allocution de M. Laurent Fabius, Président de l'Assemblée nationale, à l'occasion de la visite de M. Abdou Diouf, Président de la République du Sénégal

Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Président du Sénat,
Monsieur le Président de l'Assemblée Nationale du Sénégal,
Messieurs les Ministres,
Chers Collègues,

C'est un honneur pour notre Assemblée de vous accueillir. Chef d'un État ami, militant de la francophonie, citoyen du premier des continents, l'Afrique : cette relation triple, nous voulons la souligner et la renforcer.

D'autant plus que notre histoire commune fût longtemps déchirée de souffrances. Beaucoup ici connaissent Gorée et ses rues paisibles bordées de bougainvillées. Mais, en cette année 1998 qui nous a vu commémorer le 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, il faut rappeler et nous rappeler que pour des dizaines de milliers de femmes et d'hommes, la porte de la maison des esclaves à Gorée ne s'ouvrit longtemps que sur la mer, la captivité et la mort.

Il y eut aussi entre nous de grandes lumières : en 1789, un même esprit fraternel traversait la France de la Révolution et un Sénégal dont les cahiers de doléances faisaient enfin entendre la voix. Plus tard, Dakar, Rufisque, Gorée, Saint-Louis furent reconnues « libres communes » par la IIIe République et, depuis, plusieurs de vos concitoyens ont siégé ici même, dont en 1914 Blaise Diagne, qui appuya la participation de soldats sénégalais à la Grande Guerre afin de marquer par le tribut du sang l'égalité des droits et des devoirs avec les Français. En cet instant, je songe aussi au Président Senghor, ministre de la République, puis chef d'État du Sénégal, présent par la pensée et la poésie dans l'esprit de tous.

Notre relation est à ce point étroite que, soulignent malicieusement les observateurs, la saison des pluies dans votre pays attend en général pour se déclencher... le 14 juillet fin d'après-midi.

Quand vint le temps des indépendances, celle du Sénégal fut pacifique. En instaurant le pluralisme a été indiqué le chemin de la laïcité et du droit à tous ceux qui pratiquent encore l'intolérance politique, ethnique, religieuse, le parti unique et la dictature. Non, il n'y a pas de démocratie de deuxième classe. Elle n'est pas affaire de couleur de peau ou de montant du PNB : c'est une exigence universelle.

Aujourd'hui, malgré le poids de la dette, dans le contexte d'un rééquilibrage encore insuffisant des termes de l'échange pour les matières premières, nous mesurons les efforts entrepris par votre pays. Les espérances sont immenses. Les oppositions existent comme dans toute démocratie. Les obstacles et les inquiétudes ne manquent pas. Mais vous vous attachez à avancer. Pour tous les progrès, de nature économique, éducatif ou social, nous sommes aux côtés de votre peuple. Notre politique africaine, y compris monétaire, est celle du co-développement. Harmonie et estime mutuelle régissent la présence de nos communautés nationales dans chacun de nos deux pays.

Monsieur le Président, vous militez pour la francophonie. Nous pensons comme vous qu'il faut mettre le français dans sa diversité inventive à la disposition de tous. Les rimes de vos poètes, les films de vos cinéastes, le chant de Youssou N'dour prêtant il y a quelques mois sa voix à un hymne porteur d'une magnifique victoire multicolore : nous savons ce que le Sénégal apporte à notre patrimoine linguistique. Plus qu'un hasard de l'histoire, notre identité culturelle partagée est un moyen de mieux nous comprendre et de partager des valeurs. Le globe n'est pas unipolaire. Ne baissons pas le pavillon commun de notre langue. Elle a quelque chose à dire au monde.

Nous accueillons enfin en vous l'Africain, soucieux du dialogue avec l'Europe et avec la France. Les spectaculaires bouleversements internationaux ne doivent pas faire oublier les transformations propres de votre continent. Oui, il y a la dramatique persistance de conflits, un génocide, la famine et la pauvreté, des demandes sociales pressantes, une maladie qui, pour être mieux soignée chez nous, ne s'est pas arrêtée chez vous : face à cela, la tentation pourrait exister chez certains de prendre des distances avec l'Afrique. Une telle attitude n'est pas et ne peut pas être celle de la France ! Nous sommes, nous devons être les avocats d'une relation forte, tournée vers l'avenir, avec un continent dont nous voyons aussi les avancées et les espoirs, ces jeunes qui ne demandent que leur chance, ces femmes dont l'éducation et le rôle s'amplifient et qui maîtrisent progressivement la fécondité. Cependant que, dans son domaine, la diplomatie sénégalaise s'attache à montrer qu'il est possible de réduire les conflits en prenant une part active dans la mise en place, sur base régionale, d'une capacité africaine de gestion des crises et de maintien de la paix.

Monsieur le Président, la France, comme l'Europe, a « besoin d'Afrique ». L'Afrique, à son tour, doit pouvoir compter sur nous pour que nos deux continents occupent leur pleine place dans une économie désormais mondialisée et - nous l'espérons - mieux régulée. Afin de parvenir, car là est le seul objectif qui vaille, à mieux servir la personne humaine. C'est une utopie, diront certains. Non, c'est un idéal.

Mesdames et messieurs, j'invite à s'adresser à vous Monsieur Abdou Diouf, Président de la République du Sénégal.

DISCOURS de Monsieur Abdou DIOUF, Président de la République du Sénégal à l'Assemblée Nationale (Paris, le 21 octobre 1998)

Permettez-moi tout d'abord de vous remercier, Monsieur le Président Fabius, Mesdames, Messieurs les Députés, de m'avoir invité aujourd'hui à prendre la parole devant vous qui représentez si dignement le peuple français. C'est un très grand honneur que vous me faites. Mais c'est surtout le Sénégal que vous honorez.

Je ne vous surprendrai pas si j'évoque quelques grandes figures sénégalaises qui, du haut de cette prestigieuse tribune, ont élevé leurs voix pour défendre "la LIBERTÉ, l'ÉGALITÉ, la FRATERNITÉ", c'est-à-dire les fondements de la République française dont mon pays était alors partie intégrante. Les Sénégalais n'ont pas oublié leurs députés qui, du début de ce siècle jusqu'à l'aube de notre indépendance et dans une fidélité aux valeurs républicaines qui ne s'est jamais démentie, ont représenté dignement et intelligemment le Sénégal, l'Afrique et la France. Blaise Diagne, Galandou Diouf, Lamine Gueye, Léopold Sédar Senghor, Abbas Guèye et Mamadou Dia, pour ne citer que ceux-là, ont siégé dans ces travées de 1914 à 1959. D'ici, ils ont tour à tour revendiqué :
- L'ÉGALITÉ entre Sénégalais, Africains et Français, entre anciens combattants venus d'Afrique et leurs frères d'armes de la métropole unis en toute FRATERNITÉ dans une lutte commune pour la LIBERTÉ;
- la généralisation de l'enseignement outremer ;
- le suffrage universel et la citoyenneté pour tous dans les territoires;
- la dignité pour les travailleurs d'Afrique ;
- l'autonomie des territoires d'Outre-mer dans une Union Française de type fédéral.

Le talent oratoire de ces Sénégalais et leur force de persuasion ont convaincu la France et sa représentation nationale. La suppression de l'indigénat et du double collège, l'instauration du suffrage universel, femmes comprises, l'école de Jules Ferry, l'accession à la citoyenneté, la création de l'Assemblée de l'Union française et des assemblées locales, l'entrée des élus d'Outre-mer au Conseil de la République devenu le -Sénat, l'abolition du travail forcé et le code du travail de 1952, la loi-cadre de 1956 même si elle consacrait la balkanisation de l'Afrique, toutes ces conquêtes furent autant d'avancées significatives qui allaient progressivement mettre fin au régime colonial et réconcilier la France avec la République et les idéaux de la Grande Révolution.

Car Français et Sénégalais, nous sommes cousins, moins par le sang que par la culture, je veux dire que par notre adhésion aux mêmes valeurs citoyennes et républicaines. Notre relation est un métissage culturel comme aime à le dire et à l'écrire le Président-poète, Léopold Sédar Senghor. Au reste, c'est avec la même ardeur que nous célébrons ensemble, en cette année de 1998, le cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage et de la restauration, en France, du suffrage universel. C'est le lieu de rappeler que le 30 Octobre 1848, un peu plus de deux mille électeurs de Saint-Louis et de Gorée envoyaient pour la première fois à l'Assemblée Nationale, un député en la personne de Barthélemy Durand Valantin; il s'agissait d'un métis de Saint-Louis.

Même si la IIe République a été "victime" du suffrage universel, il n'en reste pas moins que le mouvement républicain s'est enraciné dans la mémoire collective et qu'il a permis à la IIIe République de naître, non sans difficulté, elle qui a tant influencé la vie politique, sociale et culturelle du Sénégal dès la fin du XIXe siècle.

Si je me suis tourné vers ce passé qui nous est commun, c'est moins pour contempler l'histoire ou en être nostalgique que pour évoquer nos anciens qui eurent l'honneur de nous représenter dans cette enceinte et pour expliquer notre relation multiséculaire qui fait notre cousinage. Le passé explique toujours le présent et permet de voir l'avenir.

Voici donc le Sénégal lié à la France pour le meilleur et pour le pire. Nous avons hérité de la France sa langue, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, son droit qui inspire le nôtre, l'organisation de l'État, la manière de comprendre la démocratie, le respect des libertés publiques et individuelles, jusqu'à ce penchant pour la politique et cette propension à la critique des gouvernants. C'est ce qui fait du Sénégal ce pays si particulier, si turbulent, si libre dans sa pensée, dans sa parole et dans son action; si fidèle en amitié et parfois si irritant aux yeux de certains.

En ces temps où le monde change considérablement, où la fin des affrontements idéologiques a fait surgir des différends d'une autre nature mais tout aussi dangereux, obligeant nos pays à trouver de nouveaux repères et à inventer des réponses, on peut se demander comment le Sénégal parvient à franchir les obstacles qui se dressent sur sa route. En effet, malgré tous les handicaps et toutes les difficultés, notre pays poursuit résolument sa marche vers le développement.

Ainsi, sur le plan économique, nous avons, au prix d'énormes sacrifices, installé notre économie dans une trajectoire de croissance forte alliée à un croît démographique en baisse sensible. Nous avons notablement assaini nos finances publiques et maîtrisé l'inflation sur une période significative pour autoriser à penser, avec l'abaissement du déficit extérieur, que les fondamentaux de l'économie sont bons. Et si la dévaluation de 1994 du Franc CFA a constitué une épreuve douloureuse pour les plus défavorisés, ses conséquences ont été finalement bien maîtrisées et les avantages qu'on en attendait se sont matérialisés pour l'essentiel comme l'ont constaté les récentes assises de la Zone Franc, tenues à Paris, en particulier, celles-ci ont attesté, à un haut niveau, la bonne santé de notre monnaie communautaire, le Franc CFA.

Par ailleurs, la privatisation des entreprises publiques, qui se poursuit, pourrait confirmer et consolider cette évolution positive. Celle de notre Société nationale des Télécommunications (SONATEL) a été un succès et je me réjouis de ce qu'elle s'est faite avec' comme partenaire France Télécom.

L'évolution ainsi notée nous conforte dans l'idée que la construction persévérante et disciplinée de l'Union Économique et Monétaire de l'Ouest Africain (UEMOA) et de la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC) est la vole la meilleure pour faire prospérer nos pays regroupés dans des espèces sous-régionaux. C'est par le respect scrupuleux des critères de convergence que nous nous sommes imposés que nous parviendrons à mettre en place des économies fortes, capables de garantir durablement la monnaie, rendant possible la maîtrise pleine et entière de notre destinée monétaire. Alors nous aurons tous gagné, la France et nos pays, ensemble.

Pour l'heure, bien que les avancées économiques soient réelles, les populations n'en ressentent pas encore tout l'impact positif attendu, en contrepartie de leurs sacrifices. Il nous faut donc mettre davantage l'accent sur la lutte contre la pauvreté. Il nous faut répondre à la demande sociale qui est forte. C'est pourquoi, sur mes instructions mon Gouvernement s'emploie activement à améliorer les conditions de vie des Sénégalais et à promouvoir l'emploi. Tant il est vrai que la croissance et le dynamisme de l'économie ne conduisent à un développement véritable que s'ils sont articulés à une politique de solidarité et de justice sociale.

Mais aussi longtemps que les investissements resteront timides, nos succès dans ce domaine seront fragiles. Pour les stimuler, l'Assemblée Nationale a voté, en avril dernier, des lois visant à diminuer les droits à l'importation, se plaçant en même temps dans la perspective de la mise en place complète du tarif extérieur commun (TEC) de l'UEMOA en janvier 2000. La fiscalité indirecte intérieure des pays de l'UEMOA, donc du Sénégal, fait actuellement l'objet de réflexions approfondies en vue de son harmonisation et de sa modération. Dans le contexte de mondialisation, l'impératif c'est la compétitivité de l'économie. Faut-il ajouter que les quatorze pays de la zone franc ont signé et ratifié d'importants accords qui ont pour but de sécuriser les investissements.

Parmi ces accords, le Traité signé le 17 octobre 1993 à Port-Louis, à l'occasion du Sommet de la Francophonie, et qui porte création de l'Organisation pour l'Harmonisation du Droit des Affaires en Afrique (OHADA) constitue un pas considérable en faveur des investissements dans l'espace de la zone franc. C'est un véritable catalyseur de croissance. Il tend vers la consolidation de l'Etat de droit, seul capable de donner confiance aux entrepreneurs, d'assurer la sécurité juridique et judiciaire des entreprises et donc de favoriser le progrès économique et le développement. Dans le cadre de nos relations de coopération renouvelée, il faut soutenir l'OHADA. Nous ne pouvons qu'en tirer des bénéfices mutuels.

De l'économie on passe tout naturellement aujourd'hui à la démocratie, aux Droits de l'Homme et au maintien de la paix. Le développement a besoin de stabilité politique.

C'est la raison pour laquelle au Sénégal, d'une élection à l'autre, nous veillons, avec un soin scrupuleux, à renforcer les conditions d'équité et de transparence de notre système électoral afin d'assurer la crédibilité des résultats électoraux. Ainsi, les législatives du 24 mai dernier se sont déroulées dans le calme, sous le contrôle et la supervision des partis politiques en compétition, des magistrats de la Cour d'Appel et surtout de l'Observatoire National des Élections (ONEL). Celui-ci est une nouvelle structure de contrôle de tout le processus électoral, du début à la fin. Il est composé de personnalités indépendantes dont l'intégrité et le sérieux ont été salués par toute la classe politique sans exception. Pour sa première épreuve, le travail de l'ONEL a été unanimement apprécié et les conclusions du rapport qu'il a déposé seront mises à profit pour rendre encore plus performante et plus apaisée la démocratie sénégalaise.

Sur le plan des Droits de l'Homme, le Sénégal est respectueux de sa Constitution qui, dans son préambule, fait référence à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 et à la Déclaration universelle de 1948. Bien évidemment, en raison du rôle moteur qu'il a joué, notre pays approuve la création de la Cour criminelle internationale, chargée de juger les crimes de guerre et les crimes Contre l'humanité. C'est dans le même esprit que nous avons fortement soutenu la création, par l'OUA, d'une Cour Africaine des Droits de l'homme et des peuples.

En ce moment, nous faisons porter notre effort sur la promotion des droits de la femme et sur la protection de l'enfant, particulièrement des jeunes filles. Le Gouvernement comprend cinq femmes à qui sont confiées des responsabilités traditionnellement réservées aux hommes. L'Assemblée Nationale en compte dix neuf sur cent quarante et, présentes dans les conseils ruraux, municipaux et régionaux, elles le seront également au Sénat qui sera prochainement mis en place.

Les femmes sénégalaises occupent des postes de haute responsabilité dans l'Administration publique et dans les entreprises privées. Ce mouvement devrait s'amplifier car la scolarisation des filles progresse à grands pas tandis que l'alphabétisation des femmes enregistre des succès notables. Déjà, les femmes qui maîtrisent mieux leur fécondité, sont au centre du développement rural : gestionnaires de magasins villageois et du crédit, animatrices de comités de santé et de comités de forage ou membres des assemblées d'élus. Par ailleurs, les femmes se retrouvent dans de nombreuses associations féminines et militent activement contre l'excision et pour la scolarisation des filles.

En ce qui concerne le maintien de la paix, vous savez la part que le Sénégal y a prise depuis son indépendance. L'armée sénégalaise a répondu plus de dix fois, pendant cette période, aux demandes qui lui ont été adressées et s'est trouvée associée à d'autres contingents militaires sur plusieurs théâtres d'opérations à travers le monde. Partout, elle a prouvé son professionnalisme, son courage et son efficacité.

Devant les conflits internes qui se multiplient, notamment en Afrique, il s'agit de déclencher, sur la base d'informations fiables et reçues en temps réel, des mécanismes d'alerte rapide, de prendre des initiatives dans les domaines de la diplomatie préventive et de l'humanitaire, comme dans celui plus classique de la consolidation de la paix. Je félicite l'organisation Internationale de la Francophonie, pour le travail qu'elle accomplit dans le domaine si délicat de la prévention des conflits. De notre côté, nous avons, avec la France, élaboré le concept d'une force africaine d'interposition, modeste, efficace, professionnelle, pouvant être rapidement mobilisée en temps de crise sous les auspices de l'ONU. de l'OUA, des organisations sous-régionales et des Etats africains. C'est dans cet esprit que s'est déroulé l'exercice franco-africain "GUIDIMAKHA 98" avec la participation des Etats-Unis d'Amérique, de la Grande-Bretagne et de plusieurs pays africains.

Quelques mois plus tard, les autorités légales de Guinée-Bissau, se basant sur l'Accord de Coopération en matière de Sécurité et de Défense conclu le 8 janvier 1975 et son protocole d'application du 27 juillet 1990, signés entre les deux pays, demandaient au Sénégal d'intervenir pour les aider à réduire une mutinerie militaire. L'armée sénégalaise, de concert avec un contingent militaire venu de la Guinée Conakry, a empêché la réussite du coup d'état, a assuré la protection des institutions légales et légitimes de la République de Guinée-Bissau et a permis d'évacuer les ressortissants étrangers. Une trêve puis un cessez-le-feu ont été négociés sous l'égide de la CEDEAO et de la Communauté des Pays de Langue Portugaise- (CPLP). En étroite collaboration, ces deux organisations accompagneront également les efforts que déploieront les Bissau-guinéens pour s'entendre entre eux et régler définitivement leur différend.

Ce qui est arrivé en Guinée-Bissau n'est pas sans lien avec la situation en Casamance. Dans cette région, l'année sénégalaise fait face avec beaucoup de courage et d'abnégation. C'est qu'elle est une armée au service de la République, de la Nation et de ses citoyens. Elle défend et continuera de défendre, avec la dernière énergie, l'intégrité du territoire et l'unité nationale. Les populations casamançaises ne demandent qu'à être sous sa protection, surtout depuis l'escalade intervenue avec l'utilisation, par les rebelles, de l'odieuse arme des mines antipersonnel. Pour autant, les forces favorables à une solution pacifique, au premier rang desquelles se trouve mon gouvernement, n'ont pas renoncé, bien au contraire à créer une dynamique de dialogue fécond qui permette de fermer définitivement cette page de notre histoire.

Démocratie, respect des droits de l'Homme, des libertés individuelles et collectives, stabilité politique, prévention des conflits et maintien de la paix, le Sénégal construit sans relâche l'Etat de droit à l'intérieur de ses frontières, aide à son rétablissement là où il est détruit et à sa consolidation là où il est fragilisé. Il le fait en partenariat avec les pays amis et des organisations internationales, en particulier avec la France et la Francophonie.

Dans la relation qui existe désormais entre démocratie et développement, vous l'aurez compris, "Il n'y a pas d'économie saine, sans Etat solide, sans norme de droit appliquée par tous, sans cohésion sociale, sans respect des peuples et sans conscience de l'Histoire". J'emprunte cette réflexion, combien pertinente, au Premier Ministre Lionel Jospin. Cela me permet de répondre à une question que certains se posent aussi bien chez vous que chez nous :

Quel avenir pour les relations franco- sénégalaises ?

Il convient de se poser cette question en ces temps où le monde change en profondeur et où la mondialisation imprègne toute la vie des peuples et des gens. Il convient de se la poser d'autant plus que nous devons nous adapter à cette gigantesque mutation sans perdre notre âme. La France, ai-je compris, met en oeuvre une nouvelle coopération avec les pays africains. A en croire certaines rumeurs, cette politique plus continentale, plus mondiale, se ferait au détriment de ce qu'il était convenu d'appeler hier, plus dans certains milieux français qu'en Afrique même, le "pré-carré" ou « la chasse gardée" de la France. Pour ma part, je ne nourris aucune crainte et j e trouve tout à fait normal que la France étende son influence dans le monde, et en particulier en Afrique par son commerce, ses investissements, sa culture et sa langue.

La France est un pays d'influence mondiale, cela est évident. Il y va de son avantage et, du reste, du nôtre aussi. La relation exceptionnelle que nous entretenons avec elle nous permet d'élargir notre ouverture au monde. Je voudrais en profiter pour vous dire combien, au Sénégal, nous nous sommes réjouis de la victoire de l'équipe de France à la dernière édition de la coupe mondiale de football. C'était aussi la victoire de la Francophonie. Limage de la France, heureuse, joyeuse et rassemblée, tricolore, multicolore et multiraciale, faisait plaisir à voir. La France n'est-elle par sa tradition millénaire, le fruit de la rencontre des peuples divers qui ont forgé, au fil des siècles, sa civilisation et sa culture ? "Que la France reste accueillante aux autres, selon sa tradition et dans le cadre de ses lois", comme le recommandait le Président Léopold Sédar Senghor dans son adresse à l'UNESCO, lors de son 90ème anniversaire !

Mais il faut aussi que la France, qui a été de tout temps en tête de l'aide publique au développement, maintienne celle-ci à un niveau acceptable. Nous savons que cet impératif d'ordre moral figure au rang des préoccupations constantes du Président Chirac et du Gouvernement français. Certes, nous comprenons les contraintes qui pèsent sur ses finances du fait de son appartenance à l'Union Européenne. Nos économies sont en ajustement depuis plus de deux décennies et nous savons bien quels sacrifices il faut consentir à cette discipline. Nous devons cependant éradiquer la pauvreté et poursuivre, au sein de nos communautés sous-régionales, une politique de développement qui requiert des moyens qui sont, pour le moment, au-dessus de nos capacités. Sous cet angle, la France qui est déjà notre avocate et notre plus fidèle soutien en Europe et dans le monde devrait continuer à jouer un rôle déterminant.

Mais quand on parle de la France et du Sénégal, de la France et de l'Afrique, singulièrement de l'Afrique francophone, nous percevons immédiatement ce qu'il y a d'original et d'intime dans notre relation. La mondialisation ne doit pas faire disparaître cette intimité. Celle-ci doit au contraire lui donner une coloration particulière. Car la Francophonie est une autre mondialisation qui ne rejette pas le marché mais qui n'en est pas l'esclave. Lorsqu'à Port Louis, en 1993, le Sommet de la Francophonie a reconnu que la production des biens culturels devait être soutenue et devait faire l'objet d'une exception par rapport aux règles du GATT sur la libéralisation du commerce international, nous ne faisions que préserver ce qui nous lie au plus profond de nous-mêmes : la Francophonie respectueuse des valeurs de solidarité, de la personnalité de chacun de ses membres et de la diversité de l'ensemble.

Dans la convergence d'intérêts communs, dans la recherche d'alliances fortes capables d'assurer le développement harmonieux de nos sociétés et de nos peuples tant du point de vue politique qu'économique et social, le Sénégal a choisi résolument la francophonie.

Celle-ci a reçu à Hanoï ses lettres de noblesse. Elle dispose aujourd'hui d'une Charte adoptée à l'unanimité de ses cinquante deux membres, charte qui définit l'architecture de l'Organisation Internationale de la Francophonie et garantit à notre rassemblement une base juridique.

Nous avons décidé de créer un Secrétariat Général de la Francophonie et d'en confier la responsabilité à Monsieur Boutros Boutros Ghali. Ainsi, sommes-nous assurés que la Francophonie sera mieux connue dans le monde, que ses positions y seront défendues, que ses programmes, dans tous les domaines qui intéressent directement la communauté internationale, contribueront à faire avancer la paix, la démocratie et le bien-être de nos peuples.

Nous avons renforcé les agences qui mettent en oeuvre l'action francophone. L'Agence de la Francophonie (ACCT) continue, avec fidélité, d'incarner par ses actions de coopération notre idéal francophone.

L'Agence universitaire de la Francophonie (AUPEL UREL), Université autonome comme toute Université d'Etat, place, avec une compétence reconnue, la Francophonie dans la modernité et dans le monde de demain. Quant à TV.5, la télévision francophone, elle a conquis le monde; il lui reste à assurer sa mutation sans être dénaturée. L'Association internationale des Maires francophones (AIMF) et l'Assemblée parlementaire de la Francophonie (AIPLF), assemblée consultative de notre organisation, donnent à celle-ci son indispensable soubassement démocratique.

L'organisation Internationale de la Francophonie, comme notre Secrétaire général souhaite que l'on désigne maintenant notre communauté, ne doit pas se limiter à être un organe de consultation régulière. Elle doit être pour nos pays, à travers ses programmes et ses actions, une réponse à des besoins : besoins politiques, besoins économiques, besoins culturels, besoins de développement, besoins de communication, besoins d'éducation, de recherche et d'innovation.

Beaucoup reste à faire pour que la Francophonie prenne sa place dans le monde, pour qu'elle consolide sa position dans chacun de nos pays. Pour que chacun s'approprie ses objectifs, ses programmes, ses valeurs : valeurs de solidarité et de partage qui sont tant absentes du jeu politique mondial.

En tout ceci, la France est concernée tout autant que l'Afrique. J'ajouterai qu'elle est même au premier rang des combats que nous menons, pour faire que le monde ne verse pas dans l'hégémonisme, mais reste pluriel ; que le multilinguisme soit assuré dans les échanges mondiaux ; que, de même, la pluralité et le dialogue des cultures soient le levain de la vie internationale.

L'action multinationale francophone peut être un puissant outil de l'équilibre international. Mais il faut aussi donner aux institutions francophones la force, la solidité, la crédibilité, l'adhésion populaire qui leur sont absolument nécessaires pour se faire entendre dans le concert des nations.

C'est dire que, pour être respecté au même titre que les autres rassemblements multilatéraux, le multilatéral francophone, pour se réaliser, doit être considéré comme un vrai multilatéral, doté d'un financement crédible, accordé et géré selon des procédures vraiment multilatérales. Nous comptons pour cela, au premier chef, sur la France. Sans une adhésion résolue de la France à la Francophonie - et vous me permettrez de lancer ici un appel pressant à sa représentation nationale -, la Francophonie a peu de chance de se développer. Il faut jeter un regard neuf sur la francophonie.

C'est une autre construction. Elle nous est indispensable, à nous africains regroupés dans nos organisations continentales et sous-régionales, à vous français dans l'Union Européenne.

La Francophonie est dans le monde. Elle doit y être davantage, pour notre avantage réciproque. Un espace de coopération francophone n'est pas nécessairement lié à des dynamiques mondiales qui nous échappent pour une large part. Il se veut, au contraire, un espace de citoyenneté et de solidarité.

J'en viens à une dernière considération qui concerne notre langue commune, le français. Le renouvellement francophone n'est-il pas d'abord fondé sur une langue que nous partageons et que nous devons maintenir en état de marche, en adéquation avec la modernité ? Nous devons nous en donner les moyens, en soutenant l'enseignement du et en français dans les pays du Sud, en développant les industries de la langue et en consolidant le statut du français comme langue d'échange, langue scientifique, langue de communication et d'action internationales.

Je ne saurais terminer sans évoquer le 50ème anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme qui fut adoptée le 10 décembre 1948, à Paris, par l'Assemblée générale des Nations Unies, exceptionnellement réunie au Palais de Chaillot.

Patrie des Droits de l'Homme et de la Déclaration de 1789, dont Emmanuel Kant disait en 1790 : "Pareil phénomène dans l'histoire des hommes ne se laissera plus oublier ... ", la France ne pouvait que mériter l'honneur que le monde lui fit au sortir d'un conflit mondial terriblement meurtrier, où des hommes s'acharnèrent dans l'horreur à violenter jusqu'à la mort la dignité humaine.

Car le combat pour les Droits de l'Homme ne sera jamais terminé. La Déclaration repose sur l'universalité et l'indivisibilité des Droits de l'Homme. Toute tendance à la relativisation n'est qu'une échappatoire. Il ne faut jamais l'oublier.

Cet anniversaire que vous célébrez en ce moment, pendant le dernier trimestre de l'année 1998, nous le célébrerons aussi le 10 décembre prochain. Qu'il soit l'occasion d'un retour aux sources ! Qu'il soit l'occasion pour nous Français et Africains de nous souvenir qu'il y a cent cinquante ans, un homme, Victor Schoelcher, a consacré sa vie à l'abolition de l'esclavage dont le décret fut signé par Lamartine le 4 Mars 1848 !

Au début de cette année, le Président Jacques Chirac a tiré de cette décision extraordinaire du Gouvernement provisoire de la IIe République plusieurs leçons. J'en retiendrai trois qui sont universelles : "avoir confiance en l'homme, être fidèle aux valeurs de la République, mener sans relâche partout dans le monde le combat de la liberté et de la dignité".

La voie de l'avenir est ainsi toute tracée.