Contenu de l'article
M. le président.[1] L’ordre du jour est la discussion du projet de loi relatif à la translation des cendres de l’empereur Napoléon.
La discussion générale est ouverte.
La parole est à M. Glais-Bizoin.
M. Glais-Bizoin.[2] Messieurs, si la commission, adoptant sans altération le projet du Gouvernement, s’était bornée à nous demander notre concours pour aller chercher sur la terre étrangère et pour rendre à la France les restes mortels d’un Français qui fut le capitaine le plus illustre des temps modernes…
Une voix. Et des temps anciens !
M. Glais-Bizoin. Et si elle avait ajouté que c’était un moyen d’effacer les dernières traces de cette longue animosité qui a régné entre deux grandes nations, j’aurais gardé le silence. Mais comme la commission (qu’elle me passe l’expression), par un redoublement d’enthousiasme napoléonien (Réclamations), a surenchéri sur la proposition du Gouvernement ; quand elle a en quelque sorte exigé le tribut de notre admiration sans réserve, sans distinction, pour le génie du bien et du mal qui a régné quinze ans sur la France, pour le grand capitaine comme pour le despote qui n’a pu vivre un seul jour en face de la liberté de la tribune et de la liberté de la presse, alors il m’est impossible de rester silencieux sur mon banc.
À Dieu ne plaise que je vienne devant vous réveiller des souvenirs qui pourraient porter la plus légère atteinte à la gloire de l’Empire ! C’est la gloire de la France, c’est notre gloire à tous, c’est notre héritage le plus sacré ; et puis, il n’y aurait ni mérite ni courage à discuter aujourd’hui la mémoire de Napoléon : nous ne sommes pas à la veille d’un 20 mars,[3] nous n’avons pas de baïonnettes bonapartistes à nos portes ; je n’y vois que quelques feuilles, libérales d’ailleurs, qui font aujourd’hui l’enthousiasme qui, je l’espère, n’est qu’une affaire de mode ; et cela n’est pas très effrayant. (Rumeur.) Mais j’ai senti le besoin de faire des réserves que je crois que la commission aurait dû faire ; j’ai senti le besoin de prononcer ici quelques paroles qui ne seront, qui ne peuvent être contredites par aucun membre de cette Chambre, soit ministre, soit député, faisant profession d’attachement au Gouvernement de Juillet, au gouvernement représentatif ; j’ai senti le besoin de proclamer bien haut à cette tribune, dussé-je encourir le déplaisir de tous les barons de l’Empire… (Exclamations.) J’ai bien le droit de dire que le plus grand bienfait que la Providence ait départi à mon pays, tout en le frappant du même coup d’un malheur inouï, du malheur à jamais déplorable de la double invasion, je dis que le plus grand bienfait que la Providence ait départi à mon pays et à l’Europe a été la chute du régime impérial… (Murmures.)
Eh ! Messieurs, vous n’auriez pas la satisfaction de m’interrompre, vous ne seriez pas là si ce régime existait encore.
Je dis qu’aujourd’hui le vœu le plus ardent de tout homme qui comprend le patriotisme comme l’ont compris nos pères de 1789, c’est de demander que notre pays soit à jamais garanti contre le retour d’un pareil régime. Tels sont mes vœux, et j’en ai la conviction, s’ils n’ont pour organe à cette tribune que ma faible voix, ils ne sont pas moins dans le cœur d’un grand nombre de mes collègues et de la majorité de la nation.
Eh ! que mes adversaires, que l’honorable M. Gauguier qui va me succéder à cette tribune (On rit), ne viennent pas pour me combattre, me crier : « Admirez, admirez, etc., etc. » Je leur déclare d’avance que j’admire autant qu’eux toutes les merveilles de l’Empire, toutes ses grandes et magnifiques créations. Et je leur dirai que mon cœur, comme le leur, a senti une joie infinie quand on a rétabli sur la colonne la statue de Napoléon, arrachée par la main d’un vandale. La Restauration avait profané le plus beau monument élevé à la gloire de nos armes ; la révolution, en replaçant à son sommet la statue du héros, a fait la plus sainte de toutes les restaurations.
Aujourd’hui je ne puis me ranger aux propositions ; elles tendent à nous faire entrer dans un nouvel ordre d’idées : elles tendent à rétablir, à l’insu sans doute de la commission, le culte napoléonien.
On vous demande une statue, une statue équestre. Et pourquoi ? Parce que, dit la commission, c’est l’attribut, le privilège des rois chevaliers de l’ancienne race. Étrange inconséquence ! vous voulez faire descendre le héros du haut de la colonne Vendôme pour le mettre sur une place publique au niveau du cavalier de la place des Victoires. (Exclamations et rires.) Et pour lui refuser une tombe à côté ces rois de l’ancienne monarchie, vous dites que c’est un homme à part, qu’il est hors de ligne !!! Mais ce n’est pas mon affaire.
Je m’arrête, Messieurs ; je ne tiens à me brouiller que le moins possible avec les bonapartistes. (On rit.)
Avant donc de quitter la tribune, je leur déclare que je m’associerais aux vœux du Gouvernement, aux leurs, d’aller chercher à Sainte-Hélène, non seulement avec une frégate, mais avec une flottille, mais avec une escadre, les restes de Napoléon, si les envoyés devaient laisser dans son tombeau les idées bonapartistes, les idées napoléoniennes, que je regarde comme une des plaies les plus vives de notre ordre social, comme ce qu’il y a de plus funeste pour l’émancipation des peuples, comme ce qu’il y a encore aujourd’hui de plus contraire à l’indépendance de l’esprit humain.
M. de Lamartine.[4] Très-bien !
M. Glais-Bizoin. Je dirai plus, je m’associerais de cœur à toutes les propositions de la commission, je lui accorderais et ses millions et sa statue équestre, si cette belle parole de M. le ministre de l’Intérieur, vraie dans un sens absolu, pouvait être aussi vraie pour mon pays, qu’on a trop souvent comparé à la patrie de Périclès, à savoir : que la seule chose qui n’ait pas à redouter la comparaison de la gloire, c’est la liberté. Mais que M. le ministre me permette de le lui dire, cette parole est faite pour la scène ; elle est faite, j’oserai le dire, pour un public de spectacles gratis (Murmures), et non pour une assemblée grave de législateurs, qui ne peut pas ne pas tenir compte des enseignements de l’histoire ancienne et contemporaine, et surtout de notre caractère national. (Mouvements divers.)
M. le président. La parole est à M. Gauguier. (Exclamation… Aux voix ! aux voix !)
M. Gauguier. J’ai l’honneur de répondre à l’honorable préopinant qu’il ne s’agit nullement dans cette question de comparer l’époque de l’Empire à l’époque actuelle. Je lui dirai seulement que la licence de la liberté fait naître l’anarchie. (Bruit.) Au milieu de l’anarchie et de la guerre civile, le despotisme devient souvent un bienfait dans ce désordre social. (Nouvelle interruption.)
Messieurs, je m’empresse de m’associer à l’hommage que la commission rend à notre Roi-citoyen et au Ministère actuel, d’avoir eu la pensée nationale de demander au gouvernement anglais les dépouilles mortelles de l’empereur Napoléon, et de les avoir obtenues, avec la manifestation que nos voisins désiraient que nos deux nations oubliassent leurs haines passées et restassent à jamais unies pour la pacification et le bonheur des peuples. (Exclamations et rires.)
Les sentiments nationaux ne sont que trop souvent enchaînés ou défigurés par des hommes d’État, qui sont appelés à diriger le pouvoir exécutif, parce qu’ils croient ainsi mieux servir leurs passions et leurs ambitions illégitimes, en sacrifiant les intérêts généraux du pays ; mais quand ils font des actes ou qu’ils présentent des lois comme celle qui nous occupe, les sympathies populaires y répondent bientôt par un enthousiasme patriotique. Leçon utile qui ne devrait jamais être oubliée par les gouvernants. (Aux voix ! aux voix !)
Il fallait demander la clôture sur le discours de M. Glais-Bizoin ; et dès le moment que je suis monté à la tribune, je terminerai mon discours. (Parlez ! parlez !)
Dieu parut être étonné du génie surhumain de Napoléon (Oh ! oh !) ; car il l’arrêta dans ses merveilleuses victoires, en faisant périr en Russie, par 33 degrés de froid (Nouvelles exclamations) presque toute son armée, jusqu’alors invincible : et cependant cet illustre capitaine, avec les débris de ses anciens bataillons et quelques nouveaux soldats, résista pendant deux ans aux armées européennes coalisées contre lui ; il fut enfin obligé, après avoir occupé longtemps le monde entier de la France et de sa gloire, de se soumettre à la force du nombre, et de subir la loi haineuse des rois qu’il avait souvent vaincus et pardonnés avec une imprudente générosité.
Eh bien ! ce législateur et ce héros, dont les temps anciens et modernes ne peuvent lui offrir un rival, ne fut pas seulement calomnié durant sa vie par ces écrivains et ces hommes qui trafiquent de leur plume et de leur conscience ; mais sa mémoire est encore poursuivie par des attaques qui révoltent le patriotisme de tous les bons citoyens, au moment où la justice lui est rendue par le Gouvernement aux acclamations de la reconnaissance publique.
Que ces calomniateurs apprennent à se connaître eux-mêmes, avant de se permettre de juger la vie politique et militaire d’un pareil génie ; qu’ils osent faire connaître leurs noms, afin que la postérité les livre à l’ignominie. (Bruit.)
Je ne veux pas chercher à faire le panégyrique de l’empereur Napoléon, cela me serait impossible ; je ne pourrais pas non plus trouver des expressions qui rendissent la profonde admiration qu’il m’a inspirée, et dont j’ai conservé le souvenir. Au surplus, si les soldats de l’Empire manquaient d’éloquence, ils ne manquaient jamais de cœur ni de courage pour combattre les ennemis de la France et mourir pour la patrie.
Je partage l’opinion de beaucoup de mes collègues et de nombreux citoyens qui pensent que les dépouilles mortelles de cet homme extraordinaire doivent être dans une tombe et dans un lieu à part ; elles ne peuvent être confondues ni avec celles des anciens rois, et encore moins avec celles de quelques illustres guerriers ou de quelques victimes de nos discordes politiques, sans méconnaître les sentiments de la France. Le monument de la Madeleine me paraît le seul édifice convenable à sa sépulture, à moins d’en construire un spécial pour lui.
Je ne doute pas que ce fût avec de bonnes intentions que la commission nous a proposé qu’une statue équestre de l’empereur fût érigée sur l’une de nos places publiques, parce que, dit-elle, cet honneur a appartenu aux têtes couronnées et qu’elle manque encore à Napoléon.
Mais il me semble que cette idée n’a point été réfléchie ; en effet, Napoléon a pour piédestal la colonne de la place Vendôme, il n’a donc rien à envier aux monuments élevés aux anciens rois de France : toute la fortune de la nation ne pourrait pas faire un édifice plus digne et plus glorieux pour ce grand capitaine.
Je pensais que la commission aurait, à l’occasion de cette grande réparation nationale, songé à la misère des soldats qui restent de l’ancienne armée ; mais mon espérance fut vaine.
La première vertu d’un peuple civilisé est de reconnaître les grands services, et de ne pas laisser aux prises avec la misère ceux qui ont le plus concouru à son élévation, surtout lorsqu’ils réclament une dette sacrée.
Messieurs, ce sourd-muet qui a si bien défini le sentiment de la reconnaissance en disant qu’elle était la mémoire du cœur ; nous, les élus du pays, viendrons-nous désavouer cette sublime vérité par l’oubli des services rendus à la patrie, en cherchant, par des sophismes, à prouver que ni l’État ni la Légion d’Honneur ne doivent rien aux légionnaires de l’Empire, ou sous l’indigne prétexte que la somme due à ces braves guerriers est trop considérable : comme s’ils avaient compté le nombre des ennemis quand il s’agissait de les combattre !
Voix diverses. À la question ! à la question !
M. le président. J’invite l’orateur à se renfermer dans la question.
M. Emmanuel de Las Cases.[5] Je demande la clôture de la discussion.
M. Gauguier. Je suis parfaitement dans la question ; car, lorsqu’on nous demande d’élever une statue équestre, il me semble qu’il est plus important et plus utile de parler de nos vieux guerriers qui souffrent.
M. le président. J’invite l’orateur à se renfermer dans la question. Il n’est pas ici question des légionnaires ; c’est là l’objet d’un projet de loi spécial.
M. Gauguier. Si M. le président voulait me laisser terminer, il verrait que ce que je dis est parfaitement dans la question.
Approchez-vous, Messieurs ! (Exclamations et rires.)
M. le président. J’invite la Chambre au silence.
M. Gauguier. Ces interruptions sont indécentes dans une question aussi grave. Quand un vieux soldat de l’Empire vient ici remplir un double devoir, je suis étonné de toutes ces interruptions. (Continuez ! continuez !)
Approchez-vous, Messieurs ! (Nouvelles exclamations.)
Approchez-vous, Messieurs, de l’arc-de-triomphe de l’Étoile, élevé à la gloire de la grande-armée ; de la colonne de la place Vendôme, fondue avec le bronze des canons pris aux ennemis de la France ; allez aux Invalides contempler les nombreux drapeaux arrachés par nos soldats des mains des étrangers ; touchez les blessures et les mutilations des braves qui sont réunis dans cet hôtel, dont la plupart ont déjà des membres ensevelis sur les champs de bataille illustrés par nos armes : si alors vos cœurs restaient insensibles à l’aspect de ces monuments glorieux et des douleurs physiques de ces héros, laissez les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène, car vous ne sauriez pas honorer dignement la mémoire de ce grand homme.
Ajoutez donc à la loi en discussion que ces braves seront enfin payés de la dette du sang qu’ils ont versé pour la patrie, et que tous ceux qui survivent seront invités à la cérémonie des funérailles de leur général, de leur empereur. Lorsque vous verrez, Messieurs, ces débris glorieux de notre ancienne armée, vos cœurs seront vivement affectés d’avoir laissé écouler dix années depuis la révolution de 1830, sans avoir répondu au vœu national, en leur rendant justice.
J’espère donc que mes observations seront prises en considération par la Chambre, pour compléter cette œuvre nationale.
Je voterai pour les 2 millions demandés par la commission, parce que cette dépense est une immense économie par son bienfait moral.
M. de Lamartine. Messieurs, je m’abstiendrai de répondre à l’honorable orateur qui quitte la tribune. Il n’y a jamais d’exagération dans les sentiments et dans un dévouement personnel. Il vous a dit lui-même qu’il était un vieux soldat de l’époque impériale ; je respecte le sentiment de la reconnaissance que ses souvenirs lui inspirent. Quant à moi, étranger à l’époque impériale, je tâcherai d’exprimer ici avec impartialité les sentiments d’un citoyen, et cela avec le respect que nous commande la mémoire de l’homme dont nous avons l’honneur de parler, et avec le respect que je dois à mon pays et à la Chambre. (Très-bien !)
Si je m’associe, comme Français, au pieux devoir de rendre une tombe dans la patrie à un des hommes qui ont fait le plus de bruit sur la terre, à un de ces hommes dont le nom, répété le plus loin dans les siècles, devient pour ainsi dire un des noms du pays lui-même, et dont la volonté se substitua pendant dix ans aux lois, aux volontés, au destin de la France ; comme philosophe, comme homme qui a quelque pressentiment de la postérité, j’ose l’avouer devant vous, devant cette Chambre, devant cette nation passionnée pour une mémoire, ce n’est pas sans un certain regret que je vois les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher au milieu de l’Océan, où l’admiration et la pitié de l’univers allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers l’abîme de ses malheurs.
M. Odilon Barrot.[6] Je demande la parole.
M. de Lamartine. Que l’honorable orateur qui m’interrompt ne préjuge pas de ma pensée ; elle est aussi nationale, aussi rémunératrice que la sienne. Oui, à Dieu ne plaise, Messieurs, que j’accuse l’acte du Gouvernement conforme à un noble instinct du pays, ni la royale pensée qui rappelle de l’exil la dépouille du grand capitaine ! J’ai vu de mes yeux la tombe de Thémistocle, de Thémistocle à qui Napoléon aimait à se comparer ; on le rappela aussi de l’exil pour le faire reposer au bord de la mer, en face de Salamine : j’en ai béni le génie d’Athènes. (Sensation !) Mais je n’aurais pas considéré comme un malheur, pour la mémoire de Napoléon, que sa destinée l’eût laissée quelque temps encore sous le saule de Sainte-Hélène. Les Anciens laissaient écouler quelque temps entre la mort des héros et le jugement de la postérité. Les arrêts de l’histoire, quand ils sont plus impartiaux, sont plus sûrs d’être irrévocables. Peut-être, sous bien des rapports, cette cendre n’était-elle pas assez froide encore pour qu’on y touchât. La justice gagne à ces temporisations, la gloire et la reconnaissance publique n’y perdent rien ; mais le jour, je le reconnais, où l’on offrait à la France de lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour la recevoir et la recueillir sous un patriotique monument. (Vive approbation.)
Recevons-la donc avec recueillement, mais sans fanatisme ; et qu’au milieu de ce concert d’admiration où l’on n’entend que la voix de l’apothéose, on laisse entendre aussi au peuple la voix de la raison publique. Une nation comme la nôtre ne doit pas séparer sa reconnaissance de son bon sens. Ne soyons pas plus fiers de notre génie que de nos droits !
Je vais vous faire un aveu pénible : qu’il retombe tout entier sur moi ! j’en accepte l’impopularité d’un jour. Quoique admirateur de ce grand homme, je n’ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette mémoire ; je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l’on veut depuis quelque temps substituer dans l’esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu’il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop impétueux du sang français, qu’on nous représente comme impatient de couler, après une trêve de vingt-cinq ans ; comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la honte des nations ! J’ai bien vu un philosophe récent déifier ainsi la guerre, et diviniser ces fléaux de Dieu. Je n’ai fait qu’en rire. Dans la bouche d’un philosophe ces paradoxes brillants n’ont aucun danger ; ce n’est qu’un sophisme. Dans la bouche d’un homme d’État, cela prend un autre caractère. Les sophismes des gouvernements deviennent bientôt les crimes ou les malheurs des nations ! (Profonde sensation. Très-bien ! très-bien !)
Mais si je ne suis pas enthousiaste, je ne veux pas être hypocrite non plus ; je ne veux pas feindre un culte que je ne sens pas dans le cœur, encore moins dans l’intelligence.
J’ai passé ma jeunesse à admirer toujours et à accuser quelquefois ce gouvernement. Je lui dois beaucoup cependant ; je lui dois le sentiment, l’amour, la passion de la liberté, par ce sentiment de la compression publique qui pesait alors sur toutes les poitrines, et que son nom seul me fait encore ressentir. Oui, j’ai compris pour la première fois ce que valait la pensée et la parole libres, en vivant sous ce régime de silence et de volonté unique dont les hommes d’aujourd’hui ne voient que l’éclat, mais dont le peuple et nous nous sentions la pesanteur.
Je le sens, ce n’est ni le moment ni l’heure de juger l’homme qui tombait alors ; le jugement lent et silencieux de l’histoire n’appartient pas à la tribune : il conviendrait moins encore à cette pompe funèbre et nationale que vous préparez. Il n’y faut que des hommages et des respects.
Cependant, Messieurs, nous qui prenons la liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations ; ne séduisons pas tant l’opinion d’un peuple qui comprend bien mieux ce qui l’éblouit que ce qui le sert (Très-bien !) ; gardons-nous de lui faire prendre en mépris ces institutions moins éclatantes, mais mille fois plus populaires, sous lesquelles nous vivons et pour lesquelles nos pères sont morts après avoir tant combattu. (Bravos à gauche et au centre gauche.) N’effaçons pas tant, n’amoindrissons pas tant, n’inclinons pas tant, notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle, représentative, pacifique : elle finirait par disparaître aux yeux du peuple ! (Sensation.)
Les ministres nous assurent que ce trône ne se rapetissera pas devant un pareil tombeau ; que ces ovations, que ces cortèges, que ces couronnements posthumes de ce qu’ils appellent une légitimité, que ce grand mouvement donné par l’impulsion même du Gouvernement au sentiment des masses, que cet ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires, ces éditions à cinq cent millions d’exemplaires des idées napoléoniennes, ces bills d’indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du succès, tout cela n’a aucun danger pour l’avenir de la monarchie représentative ! (Sensation et interruption.)
Pour le Gouvernement, je veux bien les croire ; pour l’esprit public, je n’ai pas la même sécurité. Puis j’ai peur, je l’avoue, qu’on ne fasse trop dire ou penser au peuple : « Voyez, au bout du compte, il n’y a de populaire que la gloire, il n’y a de moralité que dans le succès ; soyez grand, et faites tout ce que vous voudrez ; gagnez des batailles et faites-vous un jouet des institutions de votre pays ! » Est-ce là qu’on veut en venir ? est-ce ainsi qu’on apprend à une nation à apprécier ses droits ? (Sensation.)
Si ce grand général eût été un grand homme complet ; s’il eût été le Washington de l’Europe ; si, après avoir défendu le territoire, intimidé la contre-révolution au dehors, il avait réglé, modéré, organisé les institutions libérales et l’avènement de la démocratie en France ; si au lieu de disperser les pouvoirs représentatifs il les avait appuyés de la force militaire et considérés de sa considération ; si au lieu de se faire la réaction vivante du passé, si au lieu d’abuser de l’anarchie, de profiter du désenchantement momentané de l’esprit public, il l’avait relevé, il s’était fait le tuteur du progrès social, la providence du peuple ; si, après avoir mis en mouvement les ressorts d’un gouvernement unitaire et tempéré, il s’était effacé lui-même comme Solon ou comme le législateur de l’Amérique ; s’il s’était retiré dans son désintéressement et dans sa gloire, pour laisser toute place à la liberté ; qui sait si tous ces hommages d’une foule qui adore surtout ce qui l’écrase lui seraient rendus ? qui sait s’il ne dormirait pas plus tranquille, et peut-être plus négligé dans son tombeau ? (Murmures à gauche.)
Une voix. Vous offensez le pays !
M. de Lamartine. Non, Monsieur, je ne fais que raconter l’esprit humain.
Eh mon Dieu ! ce n’est pas une si étrange supposition. Vous êtes comme moi des hommes nourris des idées de 89, formés de la substance de ces idées de régénération libérale écloses à la fin du siècle dernier, réapparues en 1814,[7] inaugurées plus puissamment en 1830 par vos propres mains : eh bien ! voyez ce que vous faites. Mirabeau, le prophète de ces idées, le génie créateur et moteur de la monarchie constitutionnelle, l’homme dont chacune des paroles donnait une impulsion irrésistible aux vérités de ce nouvel évangile politique des peuples, où est-il ? il repose dans je ne sais quel caveau d’un monument profané qui a servi deux fois de chemin à l’égout.[8] (Profonde sensation.)
Barnave,[9] Bailly[10] le martyr, dorment inconnus avec les restes du tombereau révolutionnaire.
Lafayette[11] lui-même, Lafayette qui communiqua à son pays la première contagion de l’indépendance de l’Amérique, Lafayette, qui porta sans fléchir le poids du jour pendant quarante ans (Bravos à gauche), oui, pendant quarante ans de travaux, de patience, de cachot, d’exil, de persécutions ; qui ne voulut pas, lui non plus, s’incliner devant ce météore du despotisme ; Lafayette, qui vous rapporta en 1830 l’idée de 89 aussi jeune, aussi intacte, aussi désintéressée, aussi inébranlable qu’il l’avait puisée dans l’âme de son ami Washington (Bravos prolongés), Lafayette repose sous l’humble croix d’une sépulture de famille ;[12] et l’homme à qui la France dut tout, excepté la liberté, la révolution triomphante va le chercher au-delà des mers pour lui faire une tombe impériale ! La révolution triomphante, je demande si elle a sur la terre de France quelque monument assez grand, assez saint, assez national pour le contenir ? (Sensations diverses.)
Laissez-moi tout dire !
Oui, c’est bien, Messieurs ; je ne m’y oppose pas, j’y applaudis : mais faites attention à ces encouragements au génie à tout prix. Je les redoute pour notre avenir. Je n’aime pas ces hommes qui ont pour doctrine officielle la liberté et la légalité, le progrès, et pour symbole un sabre et le despotisme.
Je ne me fie pas à ces contradictions. J’ai peur que cette énigme n’ait un jour son mot.
Mais je reviens au sujet qui nous occupe, et je le résous en deux mots : Où placerons-nous ce grand tombeau ?
La commission et le Gouvernement proposent de le placer aux Invalides. Quelques voix disent sous la colonne de la place Vendôme, ceux-ci à l’Arc-de-triomphe, ceux-là à Saint-Denis, d’autres au Panthéon. Je trouve des inconvénients sérieux à tous ces emplacements.
Aux Invalides ? Cela n’est pas définitif, cela pourrait bien n’être qu’une magnifique station, un entrepôt funèbre où une opinion plus passionnée irait un jour le reprendre pour le porter je ne sais où. La terre sera encore une fois remuée sous ce cercueil. Il ne faut pas réserver ce jour à nos enfants. Il faut que le tombeau que vous lui donnerez soit en effet son dernier tombeau. Non, celui-là ne sera pas son dernier tombeau ; vos fanatiques vous le disent d’avance. Il est légitime : ils lui veulent une tombe royale, une tombe unique. Placer leur empereur parmi les soldats, c’est beau pour le guerrier, c’est trop peu pour le souverain ; ils voient une déchéance du trône dans le choix du sépulcre. (Agitation au centre.)
Sous la colonne de la place Vendôme ? Cela ne se peut pas. Tous les hommes d’ordre sont d’accord. Ce serait un rassemblement en permanence ; ce serait une tribune debout pour toutes les séditions, la robe de César toujours étalée devant la ville. (Très-bien ! très-bien ! au centre.)
Au Panthéon ? Je l’ai dit tout à l’heure ; c’est une tombe trop banale et trop profanée ; c’est trop près des mânes de ces hommes que je ne veux pas nommer. (Très-bien !)
À Saint-Denis ? C’est le sépulcre des rois, la tombe des dynasties ; il l’avait préparé pour la sienne. Il y serait seul, il y brillerait par son isolement même. Il a conquis ce monument en osant le restaurer et lui rendre ses royales poussières. Je voterais plus volontiers pour Saint-Denis ; mais un scrupule m’arrête : il est des rapprochements que l’histoire et les pierres mêmes doivent éviter. (Sensations et chuchotements.)
À l’arc-de-triomphe de l’Étoile ? C’est trop païen. Et puis y songez-vous ! Si l’avenir, comme nous devons l’espérer, nous réserve de nouveaux triomphes, quel triomphateur, quel général oserait jamais y passer ? (Émotion générale.) Ce serait interdire l’Arc-de-triomphe, ce serait fermer cette porte de la gloire nationale qui doit rester ouverte sur vos futures destinées ! (Agitation.)
Mais soit que vous choisissiez Saint-Denis ou le Panthéon, ou les Invalides, souvenez-vous d’inscrire sur ce monument, où il doit être à la fois soldat, consul, législateur, empereur, souvenez-vous d’y écrire la seule inscription qui réponde à la fois à votre enthousiasme et à votre prudence, la seule inscription qui soit faite pour cet homme unique et pour l’époque difficile où vous vivez : À Napoléon seul !
Ces trois mots, en attestant que ce génie militaire n’eut pas d’égal, attesteront en même temps à la France, à l’Europe, au monde, que si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes, elle sait aussi les juger, elle sait séparer en eux leurs fautes de leurs services (Très-bien ! très-bien !), elle sait les séparer même de leur race et de ceux qui les menaceraient en leur nom, (Très-bien ! longue sensation), et qu’en élevant ce monument et en y recueillant nationalement cette grande mémoire, elle ne veut susciter de cette cendre ni la guerre, ni la tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des imitateurs.[13]
(Très-bien ! très-bien. Longue agitation)
M. Odilon Barrot. C’est comme ami jaloux des libertés de mon pays que je viens donner une entière et complète adhésion à la mesure soumise en ce moment à vos délibérations.
La liberté ne pouvait se passer en France de la sanction de la gloire, et jamais homme n’a apporté un plus immense contingent dans les gloires de sa patrie, que l’empereur Napoléon. Sa gloire nous est acquise ; le jugement des actes de son gouvernement appartient à l’histoire, nous n’avons pas à les juger. Messieurs, les cendres de Napoléon reposaient sur une terre étrangère, elles étaient gardées par l’étranger. Thémistocle aussi reposait sur une terre étrangère, dites-vous. Oui, mais Thémistocle avait été frappé par un décret de ses concitoyens et non par la loi de l’étranger. (Très-bien ! très-bien !)
C’est sous l’influence d’un sentiment national universel que cette éclatante réparation a été accueillie.
Napoléon exprimant la volonté que ses restes fussent transposés dans le sein de sa patrie, et cette volonté restant inexécutée sous l’influence de la force étrangère s’interposant entre cette volonté sainte et religieuse et le vœu de la France ! je plaindrais ceux qui ne sentiraient pas tout ce qu’il y a de blessant pour le sentiment national dans une telle situation.
Quant à moi, je ne redoute rien pour la liberté, de cette prétendue glorification du gouvernement militaire dans notre pays. Je n’ai pas, je le répète, en présence d’une tombe illustre, à porter un jugement sur les actes du gouvernement impérial ; je n’ai point à examiner si les nécessités de telle ou telle époque ont été exagérées, outrées par la faute des hommes ; mais ce dont je suis certain, c’est que, s’il y a une nécessité pour notre époque, c’est celle de la liberté. Les hommes les plus fanatiques des gloires de l’Empire n’auraient pas même la pensée, la témérité de douter de cette nécessité.
C’est sous l’influence de cette sécurité profonde, qui est aussi celle de la France entière pour la liberté, que je m’associe sans hésitation aux funérailles toutes nationales, toutes patriotiques, qui se préparent pour les restes de Napoléon, heureux d’être d’accord avec les plus vives sympathies de la nation.
M. le président. Je consulte la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer à la discussion des articles.
(La Chambre décide qu’elle passe à la discussion des articles.)
M. le président. Voici l’art. 1er proposé par la commission, avec l’assentiment du Gouvernement :
« Art. 1er. Il est ouvert au ministre de l’Intérieur, sur l’exercice 1840, un crédit spécial de 2 millions pour la translation des restes mortels de l’empereur Napoléon à l’église des Invalides, et pour la construction de son tombeau. »
M. Deslongrais.[14] Je demande la priorité pour l’article du Gouvernement, que je reprends comme amendement.[15]
M. le président. M. Deslongrais présente comme amendement la reprise de l’art. 1er […], c’est-à-dire qu’il propose de mettre 1 million au lieu de 2 millions.
M. Deslongrais. Monsieur le président, je demande la substitution de l’art. 1er en entier, dont je vous prie de donner lecture à la Chambre.
M. le président. Voici l’art. 1er du Gouvernement :
« Art. 1er. Il est ouvert au ministre de l’Intérieur, sur l’exercice 1840, un crédit spécial d’un million pour la translation des restes mortels de l’empereur Napoléon à l’église des Invalides, et pour la construction de son tombeau. »
Que ceux qui sont d’avis d’adopter cet article veuillent bien se lever.
(Une partie de la Chambre se lève en faveur de l’amendement.)
Voix nombreuses. Mais de quoi s’agit-il ? Monsieur le président ? Expliquez le vote.
M. le président. Le Gouvernement ayant adhéré à l’article de la commission, suivant l’usage constamment suivi, l’article de la commission devient la base de la délibération.
Mais un membre a le droit de reprendre, à titre d’amendement, la proposition primitive, et, dans ce cas, cette proposition primitive, considérée comme amendement, a la priorité, et doit être d’abord mise aux voix.
C’est donc cet amendement que je mets aux voix ; et il est bien entendu que, s’il n’est pas adopté, je mettrai aux voix l’article de la commission. (Vive agitation.)
M. le maréchal Clausel,rapporteur (au milieu du bruit). Je dois faire observer à la Chambre que la commission a reconnu que la demande de 1 million était insuffisante…
Voix nombreuses. L’épreuve est commencée ; on ne parle pas entre deux épreuves.
M. le président. Je ne puis pas accorder la parole quand l’épreuve est commencée. La discussion ne peut pas se rouvrir. (Si, si ! Non, non ! Tumulte.)
M. le président du Conseil se dirige vers la tribune.
Plusieurs membres. Parlez ! parlez !
Autres membres. Vous ne pouvez pas prendre la parole. (Vive agitation.)
M. Dubois.[16] Je demande la parole pour un rappel au règlement.
M. le président du Conseil, au milieu du bruit. Je veux donner une explication pour la clarté du vote. (Tumulte.)
M. le rapporteur. C’est sur la demande du Gouvernement que nous avons proposé à la Chambre d’accorder 1 million de plus, parce qu’il a été reconnu qu’il était impossible de pourvoir à la dépense entière de la translation et du monument avec un million seulement.
Plusieurs membres. Vous n’avez pas la parole ! À l’ordre !
M. le président du Conseil demande de nouveau la parole, et monte à la tribune, qu’il abandonne sur les réclamations d’un grand nombre de membres.
M. Teste,[17]avec vivacité. Monsieur le président, faites observer le règlement.
M. le président. Je demande à la Chambre de lui expliquer pourquoi M. le président du Conseil a demandé la parole, et pourquoi je vais la lui accorder. (Interruption.)
Je demande à la Chambre du silence ; le silence abrégera toutes les explications qui, de part et d’autre, sont échangées.
Voici la situation dans laquelle la Chambre se trouve.
L’épreuve commençait…
Un membre. Non !
De toutes parts. Silence ! silence !
M. le président. Il est certain qu’il n’y a pas dans ma pensée la moindre intention de surprise ; je rappelle ce qui s’est passé.
L’épreuve commençait ; des observations se sont élevées, parce qu’on ne comprenait pas bien le vote : j’ai alors suspendu l’épreuve ; j’ai invité les députés qui commençaient à se lever, à se rasseoir ; j’ai posé de nouveau la question, et j’allais consulter la Chambre lorsque la parole a été demandée. M. le président du Conseil l’a demandée sur la position de la question, et, à ce titre, elle ne peut pas lui être refusée. (Assentiment.)
M. Dubois. Je demande la parole pour le rappel au règlement ; le rappel au règlement doit avoir la priorité. (Non ! non ! Laissez parler !)
M. Thiers,président du Conseil. Si on m’avait fait l’honneur de m’écouter avant de m’interrompre, on aurait vu que je ne voulais pas me permettre de violer le règlement en prenant la parole, contre tout usage et toute règle, entre deux épreuves.
C’est parce que le vote n’avait pas été bien entendu que je me suis permis de demander à la Chambre d’écouter une explication.
Il est de la loyauté du Gouvernement de déclarer qu’il a adhéré aux amendements de la commission. Si l’on veut réunir tout le projet de la commission dans l’art. 1er, nous ne nous y opposons pas, mais je dois dire comment le chiffre de 2 millions s’est substitué à celui de 1 million. Il y a loyauté à nous à le déclarer après l’adhésion que nous avons donnée à la commission.
Examen a été fait de tous les travaux qu’exigera le monument ; plusieurs devis ont été faits, et aujourd’hui il est certain qu’un million ne suffirait pas.
La commission nous l’a demandé, nous le lui avons déclaré, et il ne serait pas loyal à nous d’abandonner la commission dans ce moment.
Je le répète donc, si on veut réunir tout le projet dans l’art. 1er nous y consentons, mais nous persistons avec la commission à demander 2 millions.
M. Deslongrais. Je ne conteste pas le chiffre. Si la somme n’est pas suffisante, la Chambre vote chaque année des crédits supplémentaires. (Violents murmures.)
(Après une première épreuve déclarée douteuse, l’amendement de M. Deslongrais est adopté.)
« Art. 2. Le tombeau sera placé sous le dôme, exclusivement réservé, ainsi que les quatre chapelles latérales, à la sépulture de l’empereur Napoléon. À l’avenir, aucun autre cercueil ne pourra y prendre place. »
(L’article est adopté.)
M. Vigier.[18] Personne n’a voté, on n’a pas compris le vote.
M. le président. J’ai mis l’article aux voix après l’avoir lu, et le Bureau a été unanime sur le résultat de l’épreuve.
Je vais donner lecture de l’art. 3.
« Art. 3. Il sera érigé une statue équestre à l’empereur Napoléon sur l’une de nos places publiques. »
M. de Ressigeac.[19] Cela n’est pas français.
M. le président. Il me paraît que, par une conséquence de l’amendement, cet article ne devrait pas être mis aux voix.
Je pense que la commission ne n’insiste pas.
M. le général Subervie.[20] On est maître d’accorder ou de refuser ; mais la commission persiste.
M. le président. Alors je consulte la Chambre et je mets l’article aux voix, en substituant à ces mots : « une de nos places publiques », ceux-ci : « une des places publiques de la ville de Paris ».
M. de Mornay.[21] Vous n’aurez pas le moyen d’élever cette statue.
M. le président. Je mets l’article aux voix.
(L’article n’est pas adopté.)
M. le président. « Art. 4 qui devient l’art. 3. Il sera pourvu à la dépense autorisée par la présente loi, au moyen des ressources accordées par la loi des finances du 10 août 1839, pour les besoins de l’exercice 1840. »
(L’article est adopté.)
Il va être procédé au scrutin sur l’ensemble du projet.
Le dépouillement du scrutin donne le résultat suivant :
Nombre de votants : 345
Majorité absolue : 173
Boules blanches : 280
Boules noires : 65
(La Chambre a adopté.)
M. de Golbéry.[22] C’est 65 de trop !
La séance est levée à cinq heures et demie.
Séance du mardi 26 mai 1840
M. le président.[23] L’ordre du jour est la discussion du projet de loi relatif à la translation des cendres de l’empereur Napoléon.
La discussion générale est ouverte.
La parole est à M. Glais-Bizoin.
M. Glais-Bizoin.[24] Messieurs, si la commission, adoptant sans altération le projet du Gouvernement, s’était bornée à nous demander notre concours pour aller chercher sur la terre étrangère et pour rendre à la France les restes mortels d’un Français qui fut le capitaine le plus illustre des temps modernes…
Une voix. Et des temps anciens !
M. Glais-Bizoin. Et si elle avait ajouté que c’était un moyen d’effacer les dernières traces de cette longue animosité qui a régné entre deux grandes nations, j’aurais gardé le silence. Mais comme la commission (qu’elle me passe l’expression), par un redoublement d’enthousiasme napoléonien (Réclamations), a surenchéri sur la proposition du Gouvernement ; quand elle a en quelque sorte exigé le tribut de notre admiration sans réserve, sans distinction, pour le génie du bien et du mal qui a régné quinze ans sur la France, pour le grand capitaine comme pour le despote qui n’a pu vivre un seul jour en face de la liberté de la tribune et de la liberté de la presse, alors il m’est impossible de rester silencieux sur mon banc.
À Dieu ne plaise que je vienne devant vous réveiller des souvenirs qui pourraient porter la plus légère atteinte à la gloire de l’Empire ! C’est la gloire de la France, c’est notre gloire à tous, c’est notre héritage le plus sacré ; et puis, il n’y aurait ni mérite ni courage à discuter aujourd’hui la mémoire de Napoléon : nous ne sommes pas à la veille d’un 20 mars,[25] nous n’avons pas de baïonnettes bonapartistes à nos portes ; je n’y vois que quelques feuilles, libérales d’ailleurs, qui font aujourd’hui l’enthousiasme qui, je l’espère, n’est qu’une affaire de mode ; et cela n’est pas très effrayant. (Rumeur.) Mais j’ai senti le besoin de faire des réserves que je crois que la commission aurait dû faire ; j’ai senti le besoin de prononcer ici quelques paroles qui ne seront, qui ne peuvent être contredites par aucun membre de cette Chambre, soit ministre, soit député, faisant profession d’attachement au Gouvernement de Juillet, au gouvernement représentatif ; j’ai senti le besoin de proclamer bien haut à cette tribune, dussé-je encourir le déplaisir de tous les barons de l’Empire… (Exclamations.) J’ai bien le droit de dire que le plus grand bienfait que la Providence ait départi à mon pays, tout en le frappant du même coup d’un malheur inouï, du malheur à jamais déplorable de la double invasion, je dis que le plus grand bienfait que la Providence ait départi à mon pays et à l’Europe a été la chute du régime impérial… (Murmures.)
Eh ! Messieurs, vous n’auriez pas la satisfaction de m’interrompre, vous ne seriez pas là si ce régime existait encore.
Je dis qu’aujourd’hui le vœu le plus ardent de tout homme qui comprend le patriotisme comme l’ont compris nos pères de 1789, c’est de demander que notre pays soit à jamais garanti contre le retour d’un pareil régime. Tels sont mes vœux, et j’en ai la conviction, s’ils n’ont pour organe à cette tribune que ma faible voix, ils ne sont pas moins dans le cœur d’un grand nombre de mes collègues et de la majorité de la nation.
Eh ! que mes adversaires, que l’honorable M. Gauguier qui va me succéder à cette tribune (On rit), ne viennent pas pour me combattre, me crier : « Admirez, admirez, etc., etc. » Je leur déclare d’avance que j’admire autant qu’eux toutes les merveilles de l’Empire, toutes ses grandes et magnifiques créations. Et je leur dirai que mon cœur, comme le leur, a senti une joie infinie quand on a rétabli sur la colonne la statue de Napoléon, arrachée par la main d’un vandale. La Restauration avait profané le plus beau monument élevé à la gloire de nos armes ; la révolution, en replaçant à son sommet la statue du héros, a fait la plus sainte de toutes les restaurations.
Aujourd’hui je ne puis me ranger aux propositions ; elles tendent à nous faire entrer dans un nouvel ordre d’idées : elles tendent à rétablir, à l’insu sans doute de la commission, le culte napoléonien.
On vous demande une statue, une statue équestre. Et pourquoi ? Parce que, dit la commission, c’est l’attribut, le privilège des rois chevaliers de l’ancienne race. Étrange inconséquence ! vous voulez faire descendre le héros du haut de la colonne Vendôme pour le mettre sur une place publique au niveau du cavalier de la place des Victoires. (Exclamations et rires.) Et pour lui refuser une tombe à côté ces rois de l’ancienne monarchie, vous dites que c’est un homme à part, qu’il est hors de ligne !!! Mais ce n’est pas mon affaire.
Je m’arrête, Messieurs ; je ne tiens à me brouiller que le moins possible avec les bonapartistes. (On rit.)
Avant donc de quitter la tribune, je leur déclare que je m’associerais aux vœux du Gouvernement, aux leurs, d’aller chercher à Sainte-Hélène, non seulement avec une frégate, mais avec une flottille, mais avec une escadre, les restes de Napoléon, si les envoyés devaient laisser dans son tombeau les idées bonapartistes, les idées napoléoniennes, que je regarde comme une des plaies les plus vives de notre ordre social, comme ce qu’il y a de plus funeste pour l’émancipation des peuples, comme ce qu’il y a encore aujourd’hui de plus contraire à l’indépendance de l’esprit humain.
M. de Lamartine.[26] Très-bien !
M. Glais-Bizoin. Je dirai plus, je m’associerais de cœur à toutes les propositions de la commission, je lui accorderais et ses millions et sa statue équestre, si cette belle parole de M. le ministre de l’Intérieur, vraie dans un sens absolu, pouvait être aussi vraie pour mon pays, qu’on a trop souvent comparé à la patrie de Périclès, à savoir : que la seule chose qui n’ait pas à redouter la comparaison de la gloire, c’est la liberté. Mais que M. le ministre me permette de le lui dire, cette parole est faite pour la scène ; elle est faite, j’oserai le dire, pour un public de spectacles gratis (Murmures), et non pour une assemblée grave de législateurs, qui ne peut pas ne pas tenir compte des enseignements de l’histoire ancienne et contemporaine, et surtout de notre caractère national. (Mouvements divers.)
M. le président. La parole est à M. Gauguier. (Exclamation… Aux voix ! aux voix !)
M. Gauguier. J’ai l’honneur de répondre à l’honorable préopinant qu’il ne s’agit nullement dans cette question de comparer l’époque de l’Empire à l’époque actuelle. Je lui dirai seulement que la licence de la liberté fait naître l’anarchie. (Bruit.) Au milieu de l’anarchie et de la guerre civile, le despotisme devient souvent un bienfait dans ce désordre social. (Nouvelle interruption.)
Messieurs, je m’empresse de m’associer à l’hommage que la commission rend à notre Roi-citoyen et au Ministère actuel, d’avoir eu la pensée nationale de demander au gouvernement anglais les dépouilles mortelles de l’empereur Napoléon, et de les avoir obtenues, avec la manifestation que nos voisins désiraient que nos deux nations oubliassent leurs haines passées et restassent à jamais unies pour la pacification et le bonheur des peuples. (Exclamations et rires.)
Les sentiments nationaux ne sont que trop souvent enchaînés ou défigurés par des hommes d’État, qui sont appelés à diriger le pouvoir exécutif, parce qu’ils croient ainsi mieux servir leurs passions et leurs ambitions illégitimes, en sacrifiant les intérêts généraux du pays ; mais quand ils font des actes ou qu’ils présentent des lois comme celle qui nous occupe, les sympathies populaires y répondent bientôt par un enthousiasme patriotique. Leçon utile qui ne devrait jamais être oubliée par les gouvernants. (Aux voix ! aux voix !)
Il fallait demander la clôture sur le discours de M. Glais-Bizoin ; et dès le moment que je suis monté à la tribune, je terminerai mon discours. (Parlez ! parlez !)
Dieu parut être étonné du génie surhumain de Napoléon (Oh ! oh !) ; car il l’arrêta dans ses merveilleuses victoires, en faisant périr en Russie, par 33 degrés de froid (Nouvelles exclamations) presque toute son armée, jusqu’alors invincible : et cependant cet illustre capitaine, avec les débris de ses anciens bataillons et quelques nouveaux soldats, résista pendant deux ans aux armées européennes coalisées contre lui ; il fut enfin obligé, après avoir occupé longtemps le monde entier de la France et de sa gloire, de se soumettre à la force du nombre, et de subir la loi haineuse des rois qu’il avait souvent vaincus et pardonnés avec une imprudente générosité.
Eh bien ! ce législateur et ce héros, dont les temps anciens et modernes ne peuvent lui offrir un rival, ne fut pas seulement calomnié durant sa vie par ces écrivains et ces hommes qui trafiquent de leur plume et de leur conscience ; mais sa mémoire est encore poursuivie par des attaques qui révoltent le patriotisme de tous les bons citoyens, au moment où la justice lui est rendue par le Gouvernement aux acclamations de la reconnaissance publique.
Que ces calomniateurs apprennent à se connaître eux-mêmes, avant de se permettre de juger la vie politique et militaire d’un pareil génie ; qu’ils osent faire connaître leurs noms, afin que la postérité les livre à l’ignominie. (Bruit.)
Je ne veux pas chercher à faire le panégyrique de l’empereur Napoléon, cela me serait impossible ; je ne pourrais pas non plus trouver des expressions qui rendissent la profonde admiration qu’il m’a inspirée, et dont j’ai conservé le souvenir. Au surplus, si les soldats de l’Empire manquaient d’éloquence, ils ne manquaient jamais de cœur ni de courage pour combattre les ennemis de la France et mourir pour la patrie.
Je partage l’opinion de beaucoup de mes collègues et de nombreux citoyens qui pensent que les dépouilles mortelles de cet homme extraordinaire doivent être dans une tombe et dans un lieu à part ; elles ne peuvent être confondues ni avec celles des anciens rois, et encore moins avec celles de quelques illustres guerriers ou de quelques victimes de nos discordes politiques, sans méconnaître les sentiments de la France. Le monument de la Madeleine me paraît le seul édifice convenable à sa sépulture, à moins d’en construire un spécial pour lui.
Je ne doute pas que ce fût avec de bonnes intentions que la commission nous a proposé qu’une statue équestre de l’empereur fût érigée sur l’une de nos places publiques, parce que, dit-elle, cet honneur a appartenu aux têtes couronnées et qu’elle manque encore à Napoléon.
Mais il me semble que cette idée n’a point été réfléchie ; en effet, Napoléon a pour piédestal la colonne de la place Vendôme, il n’a donc rien à envier aux monuments élevés aux anciens rois de France : toute la fortune de la nation ne pourrait pas faire un édifice plus digne et plus glorieux pour ce grand capitaine.
Je pensais que la commission aurait, à l’occasion de cette grande réparation nationale, songé à la misère des soldats qui restent de l’ancienne armée ; mais mon espérance fut vaine.
La première vertu d’un peuple civilisé est de reconnaître les grands services, et de ne pas laisser aux prises avec la misère ceux qui ont le plus concouru à son élévation, surtout lorsqu’ils réclament une dette sacrée.
Messieurs, ce sourd-muet qui a si bien défini le sentiment de la reconnaissance en disant qu’elle était la mémoire du cœur ; nous, les élus du pays, viendrons-nous désavouer cette sublime vérité par l’oubli des services rendus à la patrie, en cherchant, par des sophismes, à prouver que ni l’État ni la Légion d’Honneur ne doivent rien aux légionnaires de l’Empire, ou sous l’indigne prétexte que la somme due à ces braves guerriers est trop considérable : comme s’ils avaient compté le nombre des ennemis quand il s’agissait de les combattre !
Voix diverses. À la question ! à la question !
M. le président. J’invite l’orateur à se renfermer dans la question.
M. Emmanuel de Las Cases.[27] Je demande la clôture de la discussion.
M. Gauguier. Je suis parfaitement dans la question ; car, lorsqu’on nous demande d’élever une statue équestre, il me semble qu’il est plus important et plus utile de parler de nos vieux guerriers qui souffrent.
M. le président. J’invite l’orateur à se renfermer dans la question. Il n’est pas ici question des légionnaires ; c’est là l’objet d’un projet de loi spécial.
M. Gauguier. Si M. le président voulait me laisser terminer, il verrait que ce que je dis est parfaitement dans la question.
Approchez-vous, Messieurs ! (Exclamations et rires.)
M. le président. J’invite la Chambre au silence.
M. Gauguier. Ces interruptions sont indécentes dans une question aussi grave. Quand un vieux soldat de l’Empire vient ici remplir un double devoir, je suis étonné de toutes ces interruptions. (Continuez ! continuez !)
Approchez-vous, Messieurs ! (Nouvelles exclamations.)
Approchez-vous, Messieurs, de l’arc-de-triomphe de l’Étoile, élevé à la gloire de la grande-armée ; de la colonne de la place Vendôme, fondue avec le bronze des canons pris aux ennemis de la France ; allez aux Invalides contempler les nombreux drapeaux arrachés par nos soldats des mains des étrangers ; touchez les blessures et les mutilations des braves qui sont réunis dans cet hôtel, dont la plupart ont déjà des membres ensevelis sur les champs de bataille illustrés par nos armes : si alors vos cœurs restaient insensibles à l’aspect de ces monuments glorieux et des douleurs physiques de ces héros, laissez les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène, car vous ne sauriez pas honorer dignement la mémoire de ce grand homme.
Ajoutez donc à la loi en discussion que ces braves seront enfin payés de la dette du sang qu’ils ont versé pour la patrie, et que tous ceux qui survivent seront invités à la cérémonie des funérailles de leur général, de leur empereur. Lorsque vous verrez, Messieurs, ces débris glorieux de notre ancienne armée, vos cœurs seront vivement affectés d’avoir laissé écouler dix années depuis la révolution de 1830, sans avoir répondu au vœu national, en leur rendant justice.
J’espère donc que mes observations seront prises en considération par la Chambre, pour compléter cette œuvre nationale.
Je voterai pour les 2 millions demandés par la commission, parce que cette dépense est une immense économie par son bienfait moral.
M. de Lamartine. Messieurs, je m’abstiendrai de répondre à l’honorable orateur qui quitte la tribune. Il n’y a jamais d’exagération dans les sentiments et dans un dévouement personnel. Il vous a dit lui-même qu’il était un vieux soldat de l’époque impériale ; je respecte le sentiment de la reconnaissance que ses souvenirs lui inspirent. Quant à moi, étranger à l’époque impériale, je tâcherai d’exprimer ici avec impartialité les sentiments d’un citoyen, et cela avec le respect que nous commande la mémoire de l’homme dont nous avons l’honneur de parler, et avec le respect que je dois à mon pays et à la Chambre. (Très-bien !)
Si je m’associe, comme Français, au pieux devoir de rendre une tombe dans la patrie à un des hommes qui ont fait le plus de bruit sur la terre, à un de ces hommes dont le nom, répété le plus loin dans les siècles, devient pour ainsi dire un des noms du pays lui-même, et dont la volonté se substitua pendant dix ans aux lois, aux volontés, au destin de la France ; comme philosophe, comme homme qui a quelque pressentiment de la postérité, j’ose l’avouer devant vous, devant cette Chambre, devant cette nation passionnée pour une mémoire, ce n’est pas sans un certain regret que je vois les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher au milieu de l’Océan, où l’admiration et la pitié de l’univers allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers l’abîme de ses malheurs.
M. Odilon Barrot.[28] Je demande la parole.
M. de Lamartine. Que l’honorable orateur qui m’interrompt ne préjuge pas de ma pensée ; elle est aussi nationale, aussi rémunératrice que la sienne. Oui, à Dieu ne plaise, Messieurs, que j’accuse l’acte du Gouvernement conforme à un noble instinct du pays, ni la royale pensée qui rappelle de l’exil la dépouille du grand capitaine ! J’ai vu de mes yeux la tombe de Thémistocle, de Thémistocle à qui Napoléon aimait à se comparer ; on le rappela aussi de l’exil pour le faire reposer au bord de la mer, en face de Salamine : j’en ai béni le génie d’Athènes. (Sensation !) Mais je n’aurais pas considéré comme un malheur, pour la mémoire de Napoléon, que sa destinée l’eût laissée quelque temps encore sous le saule de Sainte-Hélène. Les Anciens laissaient écouler quelque temps entre la mort des héros et le jugement de la postérité. Les arrêts de l’histoire, quand ils sont plus impartiaux, sont plus sûrs d’être irrévocables. Peut-être, sous bien des rapports, cette cendre n’était-elle pas assez froide encore pour qu’on y touchât. La justice gagne à ces temporisations, la gloire et la reconnaissance publique n’y perdent rien ; mais le jour, je le reconnais, où l’on offrait à la France de lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour la recevoir et la recueillir sous un patriotique monument. (Vive approbation.)
Recevons-la donc avec recueillement, mais sans fanatisme ; et qu’au milieu de ce concert d’admiration où l’on n’entend que la voix de l’apothéose, on laisse entendre aussi au peuple la voix de la raison publique. Une nation comme la nôtre ne doit pas séparer sa reconnaissance de son bon sens. Ne soyons pas plus fiers de notre génie que de nos droits !
Je vais vous faire un aveu pénible : qu’il retombe tout entier sur moi ! j’en accepte l’impopularité d’un jour. Quoique admirateur de ce grand homme, je n’ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette mémoire ; je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l’on veut depuis quelque temps substituer dans l’esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu’il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop impétueux du sang français, qu’on nous représente comme impatient de couler, après une trêve de vingt-cinq ans ; comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la honte des nations ! J’ai bien vu un philosophe récent déifier ainsi la guerre, et diviniser ces fléaux de Dieu. Je n’ai fait qu’en rire. Dans la bouche d’un philosophe ces paradoxes brillants n’ont aucun danger ; ce n’est qu’un sophisme. Dans la bouche d’un homme d’État, cela prend un autre caractère. Les sophismes des gouvernements deviennent bientôt les crimes ou les malheurs des nations ! (Profonde sensation. Très-bien ! très-bien !)
Mais si je ne suis pas enthousiaste, je ne veux pas être hypocrite non plus ; je ne veux pas feindre un culte que je ne sens pas dans le cœur, encore moins dans l’intelligence.
J’ai passé ma jeunesse à admirer toujours et à accuser quelquefois ce gouvernement. Je lui dois beaucoup cependant ; je lui dois le sentiment, l’amour, la passion de la liberté, par ce sentiment de la compression publique qui pesait alors sur toutes les poitrines, et que son nom seul me fait encore ressentir. Oui, j’ai compris pour la première fois ce que valait la pensée et la parole libres, en vivant sous ce régime de silence et de volonté unique dont les hommes d’aujourd’hui ne voient que l’éclat, mais dont le peuple et nous nous sentions la pesanteur.
Je le sens, ce n’est ni le moment ni l’heure de juger l’homme qui tombait alors ; le jugement lent et silencieux de l’histoire n’appartient pas à la tribune : il conviendrait moins encore à cette pompe funèbre et nationale que vous préparez. Il n’y faut que des hommages et des respects.
Cependant, Messieurs, nous qui prenons la liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations ; ne séduisons pas tant l’opinion d’un peuple qui comprend bien mieux ce qui l’éblouit que ce qui le sert (Très-bien !) ; gardons-nous de lui faire prendre en mépris ces institutions moins éclatantes, mais mille fois plus populaires, sous lesquelles nous vivons et pour lesquelles nos pères sont morts après avoir tant combattu. (Bravos à gauche et au centre gauche.) N’effaçons pas tant, n’amoindrissons pas tant, n’inclinons pas tant, notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle, représentative, pacifique : elle finirait par disparaître aux yeux du peuple ! (Sensation.)
Les ministres nous assurent que ce trône ne se rapetissera pas devant un pareil tombeau ; que ces ovations, que ces cortèges, que ces couronnements posthumes de ce qu’ils appellent une légitimité, que ce grand mouvement donné par l’impulsion même du Gouvernement au sentiment des masses, que cet ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires, ces éditions à cinq cent millions d’exemplaires des idées napoléoniennes, ces bills d’indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du succès, tout cela n’a aucun danger pour l’avenir de la monarchie représentative ! (Sensation et interruption.)
Pour le Gouvernement, je veux bien les croire ; pour l’esprit public, je n’ai pas la même sécurité. Puis j’ai peur, je l’avoue, qu’on ne fasse trop dire ou penser au peuple : « Voyez, au bout du compte, il n’y a de populaire que la gloire, il n’y a de moralité que dans le succès ; soyez grand, et faites tout ce que vous voudrez ; gagnez des batailles et faites-vous un jouet des institutions de votre pays ! » Est-ce là qu’on veut en venir ? est-ce ainsi qu’on apprend à une nation à apprécier ses droits ? (Sensation.)
Si ce grand général eût été un grand homme complet ; s’il eût été le Washington de l’Europe ; si, après avoir défendu le territoire, intimidé la contre-révolution au dehors, il avait réglé, modéré, organisé les institutions libérales et l’avènement de la démocratie en France ; si au lieu de disperser les pouvoirs représentatifs il les avait appuyés de la force militaire et considérés de sa considération ; si au lieu de se faire la réaction vivante du passé, si au lieu d’abuser de l’anarchie, de profiter du désenchantement momentané de l’esprit public, il l’avait relevé, il s’était fait le tuteur du progrès social, la providence du peuple ; si, après avoir mis en mouvement les ressorts d’un gouvernement unitaire et tempéré, il s’était effacé lui-même comme Solon ou comme le législateur de l’Amérique ; s’il s’était retiré dans son désintéressement et dans sa gloire, pour laisser toute place à la liberté ; qui sait si tous ces hommages d’une foule qui adore surtout ce qui l’écrase lui seraient rendus ? qui sait s’il ne dormirait pas plus tranquille, et peut-être plus négligé dans son tombeau ? (Murmures à gauche.)
Une voix. Vous offensez le pays !
M. de Lamartine. Non, Monsieur, je ne fais que raconter l’esprit humain.
Eh mon Dieu ! ce n’est pas une si étrange supposition. Vous êtes comme moi des hommes nourris des idées de 89, formés de la substance de ces idées de régénération libérale écloses à la fin du siècle dernier, réapparues en 1814,[29] inaugurées plus puissamment en 1830 par vos propres mains : eh bien ! voyez ce que vous faites. Mirabeau, le prophète de ces idées, le génie créateur et moteur de la monarchie constitutionnelle, l’homme dont chacune des paroles donnait une impulsion irrésistible aux vérités de ce nouvel évangile politique des peuples, où est-il ? il repose dans je ne sais quel caveau d’un monument profané qui a servi deux fois de chemin à l’égout.[30] (Profonde sensation.)
Barnave,[31] Bailly[32] le martyr, dorment inconnus avec les restes du tombereau révolutionnaire.
Lafayette[33] lui-même, Lafayette qui communiqua à son pays la première contagion de l’indépendance de l’Amérique, Lafayette, qui porta sans fléchir le poids du jour pendant quarante ans (Bravos à gauche), oui, pendant quarante ans de travaux, de patience, de cachot, d’exil, de persécutions ; qui ne voulut pas, lui non plus, s’incliner devant ce météore du despotisme ; Lafayette, qui vous rapporta en 1830 l’idée de 89 aussi jeune, aussi intacte, aussi désintéressée, aussi inébranlable qu’il l’avait puisée dans l’âme de son ami Washington (Bravos prolongés), Lafayette repose sous l’humble croix d’une sépulture de famille ;[34] et l’homme à qui la France dut tout, excepté la liberté, la révolution triomphante va le chercher au-delà des mers pour lui faire une tombe impériale ! La révolution triomphante, je demande si elle a sur la terre de France quelque monument assez grand, assez saint, assez national pour le contenir ? (Sensations diverses.)
Laissez-moi tout dire !
Oui, c’est bien, Messieurs ; je ne m’y oppose pas, j’y applaudis : mais faites attention à ces encouragements au génie à tout prix. Je les redoute pour notre avenir. Je n’aime pas ces hommes qui ont pour doctrine officielle la liberté et la légalité, le progrès, et pour symbole un sabre et le despotisme.
Je ne me fie pas à ces contradictions. J’ai peur que cette énigme n’ait un jour son mot.
Mais je reviens au sujet qui nous occupe, et je le résous en deux mots : Où placerons-nous ce grand tombeau ?
La commission et le Gouvernement proposent de le placer aux Invalides. Quelques voix disent sous la colonne de la place Vendôme, ceux-ci à l’Arc-de-triomphe, ceux-là à Saint-Denis, d’autres au Panthéon. Je trouve des inconvénients sérieux à tous ces emplacements.
Aux Invalides ? Cela n’est pas définitif, cela pourrait bien n’être qu’une magnifique station, un entrepôt funèbre où une opinion plus passionnée irait un jour le reprendre pour le porter je ne sais où. La terre sera encore une fois remuée sous ce cercueil. Il ne faut pas réserver ce jour à nos enfants. Il faut que le tombeau que vous lui donnerez soit en effet son dernier tombeau. Non, celui-là ne sera pas son dernier tombeau ; vos fanatiques vous le disent d’avance. Il est légitime : ils lui veulent une tombe royale, une tombe unique. Placer leur empereur parmi les soldats, c’est beau pour le guerrier, c’est trop peu pour le souverain ; ils voient une déchéance du trône dans le choix du sépulcre. (Agitation au centre.)
Sous la colonne de la place Vendôme ? Cela ne se peut pas. Tous les hommes d’ordre sont d’accord. Ce serait un rassemblement en permanence ; ce serait une tribune debout pour toutes les séditions, la robe de César toujours étalée devant la ville. (Très-bien ! très-bien ! au centre.)
Au Panthéon ? Je l’ai dit tout à l’heure ; c’est une tombe trop banale et trop profanée ; c’est trop près des mânes de ces hommes que je ne veux pas nommer. (Très-bien !)
À Saint-Denis ? C’est le sépulcre des rois, la tombe des dynasties ; il l’avait préparé pour la sienne. Il y serait seul, il y brillerait par son isolement même. Il a conquis ce monument en osant le restaurer et lui rendre ses royales poussières. Je voterais plus volontiers pour Saint-Denis ; mais un scrupule m’arrête : il est des rapprochements que l’histoire et les pierres mêmes doivent éviter. (Sensations et chuchotements.)
À l’arc-de-triomphe de l’Étoile ? C’est trop païen. Et puis y songez-vous ! Si l’avenir, comme nous devons l’espérer, nous réserve de nouveaux triomphes, quel triomphateur, quel général oserait jamais y passer ? (Émotion générale.) Ce serait interdire l’Arc-de-triomphe, ce serait fermer cette porte de la gloire nationale qui doit rester ouverte sur vos futures destinées ! (Agitation.)
Mais soit que vous choisissiez Saint-Denis ou le Panthéon, ou les Invalides, souvenez-vous d’inscrire sur ce monument, où il doit être à la fois soldat, consul, législateur, empereur, souvenez-vous d’y écrire la seule inscription qui réponde à la fois à votre enthousiasme et à votre prudence, la seule inscription qui soit faite pour cet homme unique et pour l’époque difficile où vous vivez : À Napoléon seul !
Ces trois mots, en attestant que ce génie militaire n’eut pas d’égal, attesteront en même temps à la France, à l’Europe, au monde, que si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes, elle sait aussi les juger, elle sait séparer en eux leurs fautes de leurs services (Très-bien ! très-bien !), elle sait les séparer même de leur race et de ceux qui les menaceraient en leur nom, (Très-bien ! longue sensation), et qu’en élevant ce monument et en y recueillant nationalement cette grande mémoire, elle ne veut susciter de cette cendre ni la guerre, ni la tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des imitateurs.[35]
(Très-bien ! très-bien. Longue agitation)
M. Odilon Barrot. C’est comme ami jaloux des libertés de mon pays que je viens donner une entière et complète adhésion à la mesure soumise en ce moment à vos délibérations.
La liberté ne pouvait se passer en France de la sanction de la gloire, et jamais homme n’a apporté un plus immense contingent dans les gloires de sa patrie, que l’empereur Napoléon. Sa gloire nous est acquise ; le jugement des actes de son gouvernement appartient à l’histoire, nous n’avons pas à les juger. Messieurs, les cendres de Napoléon reposaient sur une terre étrangère, elles étaient gardées par l’étranger. Thémistocle aussi reposait sur une terre étrangère, dites-vous. Oui, mais Thémistocle avait été frappé par un décret de ses concitoyens et non par la loi de l’étranger. (Très-bien ! très-bien !)
C’est sous l’influence d’un sentiment national universel que cette éclatante réparation a été accueillie.
Napoléon exprimant la volonté que ses restes fussent transposés dans le sein de sa patrie, et cette volonté restant inexécutée sous l’influence de la force étrangère s’interposant entre cette volonté sainte et religieuse et le vœu de la France ! je plaindrais ceux qui ne sentiraient pas tout ce qu’il y a de blessant pour le sentiment national dans une telle situation.
Quant à moi, je ne redoute rien pour la liberté, de cette prétendue glorification du gouvernement militaire dans notre pays. Je n’ai pas, je le répète, en présence d’une tombe illustre, à porter un jugement sur les actes du gouvernement impérial ; je n’ai point à examiner si les nécessités de telle ou telle époque ont été exagérées, outrées par la faute des hommes ; mais ce dont je suis certain, c’est que, s’il y a une nécessité pour notre époque, c’est celle de la liberté. Les hommes les plus fanatiques des gloires de l’Empire n’auraient pas même la pensée, la témérité de douter de cette nécessité.
C’est sous l’influence de cette sécurité profonde, qui est aussi celle de la France entière pour la liberté, que je m’associe sans hésitation aux funérailles toutes nationales, toutes patriotiques, qui se préparent pour les restes de Napoléon, heureux d’être d’accord avec les plus vives sympathies de la nation.
M. le président. Je consulte la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer à la discussion des articles.
(La Chambre décide qu’elle passe à la discussion des articles.)
M. le président. Voici l’art. 1er proposé par la commission, avec l’assentiment du Gouvernement :
« Art. 1er. Il est ouvert au ministre de l’Intérieur, sur l’exercice 1840, un crédit spécial de 2 millions pour la translation des restes mortels de l’empereur Napoléon à l’église des Invalides, et pour la construction de son tombeau. »
M. Deslongrais.[36] Je demande la priorité pour l’article du Gouvernement, que je reprends comme amendement.[37]
M. le président. M. Deslongrais présente comme amendement la reprise de l’art. 1er […], c’est-à-dire qu’il propose de mettre 1 million au lieu de 2 millions.
M. Deslongrais. Monsieur le président, je demande la substitution de l’art. 1er en entier, dont je vous prie de donner lecture à la Chambre.
M. le président. Voici l’art. 1er du Gouvernement :
« Art. 1er. Il est ouvert au ministre de l’Intérieur, sur l’exercice 1840, un crédit spécial d’un million pour la translation des restes mortels de l’empereur Napoléon à l’église des Invalides, et pour la construction de son tombeau. »
Que ceux qui sont d’avis d’adopter cet article veuillent bien se lever.
(Une partie de la Chambre se lève en faveur de l’amendement.)
Voix nombreuses. Mais de quoi s’agit-il ? Monsieur le président ? Expliquez le vote.
M. le président. Le Gouvernement ayant adhéré à l’article de la commission, suivant l’usage constamment suivi, l’article de la commission devient la base de la délibération.
Mais un membre a le droit de reprendre, à titre d’amendement, la proposition primitive, et, dans ce cas, cette proposition primitive, considérée comme amendement, a la priorité, et doit être d’abord mise aux voix.
C’est donc cet amendement que je mets aux voix ; et il est bien entendu que, s’il n’est pas adopté, je mettrai aux voix l’article de la commission. (Vive agitation.)
M. le maréchal Clausel,rapporteur (au milieu du bruit). Je dois faire observer à la Chambre que la commission a reconnu que la demande de 1 million était insuffisante…
Voix nombreuses. L’épreuve est commencée ; on ne parle pas entre deux épreuves.
M. le président. Je ne puis pas accorder la parole quand l’épreuve est commencée. La discussion ne peut pas se rouvrir. (Si, si ! Non, non ! Tumulte.)
M. le président du Conseil se dirige vers la tribune.
Plusieurs membres. Parlez ! parlez !
Autres membres. Vous ne pouvez pas prendre la parole. (Vive agitation.)
M. Dubois.[38] Je demande la parole pour un rappel au règlement.
M. le président du Conseil, au milieu du bruit. Je veux donner une explication pour la clarté du vote. (Tumulte.)
M. le rapporteur. C’est sur la demande du Gouvernement que nous avons proposé à la Chambre d’accorder 1 million de plus, parce qu’il a été reconnu qu’il était impossible de pourvoir à la dépense entière de la translation et du monument avec un million seulement.
Plusieurs membres. Vous n’avez pas la parole ! À l’ordre !
M. le président du Conseil demande de nouveau la parole, et monte à la tribune, qu’il abandonne sur les réclamations d’un grand nombre de membres.
M. Teste,[39]avec vivacité. Monsieur le président, faites observer le règlement.
M. le président. Je demande à la Chambre de lui expliquer pourquoi M. le président du Conseil a demandé la parole, et pourquoi je vais la lui accorder. (Interruption.)
Je demande à la Chambre du silence ; le silence abrégera toutes les explications qui, de part et d’autre, sont échangées.
Voici la situation dans laquelle la Chambre se trouve.
L’épreuve commençait…
Un membre. Non !
De toutes parts. Silence ! silence !
M. le président. Il est certain qu’il n’y a pas dans ma pensée la moindre intention de surprise ; je rappelle ce qui s’est passé.
L’épreuve commençait ; des observations se sont élevées, parce qu’on ne comprenait pas bien le vote : j’ai alors suspendu l’épreuve ; j’ai invité les députés qui commençaient à se lever, à se rasseoir ; j’ai posé de nouveau la question, et j’allais consulter la Chambre lorsque la parole a été demandée. M. le président du Conseil l’a demandée sur la position de la question, et, à ce titre, elle ne peut pas lui être refusée. (Assentiment.)
M. Dubois. Je demande la parole pour le rappel au règlement ; le rappel au règlement doit avoir la priorité. (Non ! non ! Laissez parler !)
M. Thiers,président du Conseil. Si on m’avait fait l’honneur de m’écouter avant de m’interrompre, on aurait vu que je ne voulais pas me permettre de violer le règlement en prenant la parole, contre tout usage et toute règle, entre deux épreuves.
C’est parce que le vote n’avait pas été bien entendu que je me suis permis de demander à la Chambre d’écouter une explication.
Il est de la loyauté du Gouvernement de déclarer qu’il a adhéré aux amendements de la commission. Si l’on veut réunir tout le projet de la commission dans l’art. 1er, nous ne nous y opposons pas, mais je dois dire comment le chiffre de 2 millions s’est substitué à celui de 1 million. Il y a loyauté à nous à le déclarer après l’adhésion que nous avons donnée à la commission.
Examen a été fait de tous les travaux qu’exigera le monument ; plusieurs devis ont été faits, et aujourd’hui il est certain qu’un million ne suffirait pas.
La commission nous l’a demandé, nous le lui avons déclaré, et il ne serait pas loyal à nous d’abandonner la commission dans ce moment.
Je le répète donc, si on veut réunir tout le projet dans l’art. 1er nous y consentons, mais nous persistons avec la commission à demander 2 millions.
M. Deslongrais. Je ne conteste pas le chiffre. Si la somme n’est pas suffisante, la Chambre vote chaque année des crédits supplémentaires. (Violents murmures.)
(Après une première épreuve déclarée douteuse, l’amendement de M. Deslongrais est adopté.)
« Art. 2. Le tombeau sera placé sous le dôme, exclusivement réservé, ainsi que les quatre chapelles latérales, à la sépulture de l’empereur Napoléon. À l’avenir, aucun autre cercueil ne pourra y prendre place. »
(L’article est adopté.)
M. Vigier.[40] Personne n’a voté, on n’a pas compris le vote.
M. le président. J’ai mis l’article aux voix après l’avoir lu, et le Bureau a été unanime sur le résultat de l’épreuve.
Je vais donner lecture de l’art. 3.
« Art. 3. Il sera érigé une statue équestre à l’empereur Napoléon sur l’une de nos places publiques. »
M. de Ressigeac.[41] Cela n’est pas français.
M. le président. Il me paraît que, par une conséquence de l’amendement, cet article ne devrait pas être mis aux voix.
Je pense que la commission ne n’insiste pas.
M. le général Subervie.[42] On est maître d’accorder ou de refuser ; mais la commission persiste.
M. le président. Alors je consulte la Chambre et je mets l’article aux voix, en substituant à ces mots : « une de nos places publiques », ceux-ci : « une des places publiques de la ville de Paris ».
M. de Mornay.[43] Vous n’aurez pas le moyen d’élever cette statue.
M. le président. Je mets l’article aux voix.
(L’article n’est pas adopté.)
M. le président. « Art. 4 qui devient l’art. 3. Il sera pourvu à la dépense autorisée par la présente loi, au moyen des ressources accordées par la loi des finances du 10 août 1839, pour les besoins de l’exercice 1840. »
(L’article est adopté.)
Il va être procédé au scrutin sur l’ensemble du projet.
Le dépouillement du scrutin donne le résultat suivant :
Nombre de votants : 345
Majorité absolue : 173
Boules blanches : 280
Boules noires : 65
(La Chambre a adopté.)
M. de Golbéry.[44] C’est 65 de trop !
La séance est levée à cinq heures et demie.
[1] De nouveau Paul-Jean Sauzet (1800-1876), député du Rhône de 1834 à 1848, garde des Sceaux en 1836, président de la Chambre des députés de 1839 à 1848.
[2] Alexandre Glais de Bizoin dit Glais-Bizoin (1800-1877), député des Côtes-du-Nord (actuelles Côtes-d’Armor) de 1831 à 1848, représentant de ce département de 1848 à 1849, député de 1863 à 1870, membre du gouvernement de la Défense nationale en 1870. Petit-fils d’un ancien membre de la Législative, cet avocat siège à gauche ; il sera républicain en 1848.
[3] Allusion au retour de Napoléon à Paris, le 20 mars 1815, quand débute son second règne dit des Cent-Jours.
[4] Alphonse de Lamartine (1790-1869), député du Nord de 1833 à 1837 et de Saône-et-Loire de 1837 à 1848, représentant de la Seine de 1848 à 1849 et du Loiret de 1849 à 1851, membre du Gouvernement provisoire de 1848 comme ministre des Affaires étrangères. Après deux échecs, il est élu député tandis qu’il voyage en Orient : « J’irai m'asseoir au plafond, je ne vois de place pour moi dans aucun groupe », déclare-t-il lorsqu’il apprend son élection. D’abord élu comme monarchiste légitimiste, il se montre indépendant de l’opposition comme de la majorité, se définissant comme « conservateur-progressiste ». Ennemi d’Adolphe Thiers, le député poète est un orateur admiré mais dont l’influence reste mince, jusqu’à son ralliement à la République en 1848.
[5] Emmanuel, vicomte puis comte de Las Cases (1800-1854), député du Finistère de 1831 à 1848, sénateur de 1852 à sa mort. Page de l’Empereur en 1815, il l’a suivi à Sainte-Hélène avec son père, l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène ; le fils, connu pour avoir retrouvé et cravaché Hudson Lowe à Londres après la mort de Napoléon, retournera à Sainte-Hélène comme adjoint du prince de Joinville et publiera son Journal de la frégate la Belle-Poule en 1841. Orateur libéral, il soutient le régime orléaniste tout en approuvant certaines initiatives de l’opposition.
[6] Odilon Barrot (1791-1873), député de l’Eure de 1830 à 1831, député du Bas-Rhin de 1831 à 1834, député de l’Aisne de 1834 à 1848, représentant de ce département de 1848 à 1851, président du Conseil de Louis-Napoléon Bonaparte de décembre 1848 à juin 1849, vice-président du Conseil d’État de 1872 à sa mort. Fils d’un membre de la Convention, avocat, orateur libéral, il est alors le chef du « parti du Mouvement » qui réclame l’élargissement du cens.
[7] Allusion à la Charte de 1814, octroyée par Louis XVIII, à laquelle répond, pendant les Cent-Jours, l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire.
[8] Transféré au Panthéon à sa mort, Mirabeau (1749-1791) en fut extrait en 1794, après la découverte de sa correspondance secrète avec Louis XVI. Ses restes mortels n’ont jamais été retrouvés, malgré une campagne de fouilles entreprise à l’occasion du centenaire de la Révolution, en 1889. Au Panthéon, Mirabeau fut remplacé par Marat (1743-1793), qui sera lui aussi expulsé du monument après la chute de Robespierre (1758-1794).
[9] Antoine Barnave (1761-1793), député du Dauphiné aux États généraux, guillotiné sous la Terreur.
[10] Jean-Sylvain Bailly (1736-1793), astronome, doyen des députés du tiers-état aux États généraux, premier président de l’Assemblée nationale, premier maire de Paris, guillotiné sous la Terreur.
[11] Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, dit « Lafayette » (1757-1834), surnommé « le Héros des Deux Mondes » pour son engagement aux côtés des insurgés américains, puis son rôle durant la Révolution, député de la noblesse de Riom aux États généraux, député à la Constituante, représentant de la Seine-et-Marne en 1815, député de la Sarthe de 1818 à 1822, député de la Seine-et-Marne de 1822 à 1823 et de 1827 à sa mort. Grande figure du libéralisme politique, il s’exprime en 1819 contre les mesures suspensives de la liberté individuelle : « Messieurs, il y a trente-trois ans qu’à l’assemblée des notables, en 1787, j’ai le premier demandé l’abolition des lettres de cachet ; je vote aujourd’hui contre leur rétablissement. » Selon le Dictionnaire des parlementaires français, « les derniers mots qu’il prononça à la Chambre (26 janvier 1834) eurent pour objet d’appuyer une pétition relative aux réfugiés politiques ; les dernières lignes qu’il traça avaient rapport à l’affranchissement des Noirs. ». Par son éloge, Lamartine met en difficulté le ministre de l’Intérieur Rémusat, petit-fils par alliance de Lafayette.
[12] Au cimetière de Picpus, à Paris ; un drapeau des États-Unis flotte sur sa tombe.
[13] En 1840, cette mise en garde s’adresse à Adolphe Thiers (1797-1877), alors président du Conseil ; rétrospectivement, cette conclusion semble prophétique, Louis-Napoléon Bonaparte (1808-1873) se faisant élire président de la République en décembre 1848, premier pas vers le rétablissement de l’Empire en 1852.
[14] Armand Deslongrais (1796-1849), député du Calvados de 1834 à 1848, représentant de ce département de 1848 à sa mort. Marchand de vins, maire de Vire, conseiller général, il appartient à l’opposition libérale.
[15] Les députés n’ont reçu le droit d’amendement qu’en 1830. Le projet initial prévoyait un crédit spécial d’un million de francs. La commission l’a rehaussé à deux millions, avec l’accord du Gouvernement, qui accepte la modification. En proposant de revenir à un million, l’auteur de l’amendement invoque la possibilité de prévoir à l’avenir des crédits supplémentaires en cas d’insuffisance du montant initialement voté. Comme cette proposition a priorité sur le texte de la commission, et qu’elle vise à revenir au projet initial, la situation est confuse. Cela permet ainsi à ceux qui ne s’opposent pas au transfert des cendres aux Invalides de manifester qu’ils ne soutiennent pas le Gouvernement, sans que ce soit explicite. Le résultat des votes permet d’estimer leur nombre à une centaine.
[16] Paul-François Dubois (1793-1874), député de la Loire-Inférieure (actuelle Loire-Atlantique) de 1831 à 1848. Universitaire et journaliste, il soutient la politique ministérielle tout en conservant une certaine indépendance.
[17] Jean-Baptiste Teste (1780-1852), représentant du Gard en 1815, député de Gard de 1831 à 1843 puis pair de France, plusieurs fois ministre. Sa carrière sera interrompue par une retentissante affaire de corruption l’associant au général Despans-Cubières, ancien ministre de la Guerre, qui discréditera le régime de la monarchie de Juillet en 1847.
[18] Achille-Pierre Félix dit Vigier (1801-1868), député du Morbihan de 1831 à 1846, pair de France de 1846 à 1848. Riche propriétaire et conseiller général, il fait partie de la majorité.
[19] Antoine Ressigeac (1793-1872), député de l’Aude de 1839 à 1848. Il appartient à la majorité.
[20] Jacques-Gervais Subervie (1772 ?-1856), député du Gers de 1831 à 1842, député d’Eure-et-Loir de 1842 à 1848, représentant de ce département de 1848 à 1851. Vétéran d’Austerlitz et de Waterloo, général et baron d’Empire, il siège au sein de l’opposition libérale.
[21] Auguste de Mornay (1798-1852), député du Tarn de 1830 à 1831, député de l’Oise de 1831 à 1848 et représentant de ce département de 1848 à 1851. Ancien officier, vétéran de Waterloo, gendre du maréchal Soult, il siège à gauche au sein de l’opposition libérale.
[22] Philippe de Golbéry (1786-1854), député du Haut-Rhin de 1834 à 1848. Il appartient à la majorité.
[23] De nouveau Paul-Jean Sauzet (1800-1876), député du Rhône de 1834 à 1848, garde des Sceaux en 1836, président de la Chambre des députés de 1839 à 1848.
[24] Alexandre Glais de Bizoin dit Glais-Bizoin (1800-1877), député des Côtes-du-Nord (actuelles Côtes-d’Armor) de 1831 à 1848, représentant de ce département de 1848 à 1849, député de 1863 à 1870, membre du gouvernement de la Défense nationale en 1870. Petit-fils d’un ancien membre de la Législative, cet avocat siège à gauche ; il sera républicain en 1848.
[25] Allusion au retour de Napoléon à Paris, le 20 mars 1815, quand débute son second règne dit des Cent-Jours.
[26] Alphonse de Lamartine (1790-1869), député du Nord de 1833 à 1837 et de Saône-et-Loire de 1837 à 1848, représentant de la Seine de 1848 à 1849 et du Loiret de 1849 à 1851, membre du Gouvernement provisoire de 1848 comme ministre des Affaires étrangères. Après deux échecs, il est élu député tandis qu’il voyage en Orient : « J’irai m'asseoir au plafond, je ne vois de place pour moi dans aucun groupe », déclare-t-il lorsqu’il apprend son élection. D’abord élu comme monarchiste légitimiste, il se montre indépendant de l’opposition comme de la majorité, se définissant comme « conservateur-progressiste ». Ennemi d’Adolphe Thiers, le député poète est un orateur admiré mais dont l’influence reste mince, jusqu’à son ralliement à la République en 1848.
[27] Emmanuel, vicomte puis comte de Las Cases (1800-1854), député du Finistère de 1831 à 1848, sénateur de 1852 à sa mort. Page de l’Empereur en 1815, il l’a suivi à Sainte-Hélène avec son père, l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène ; le fils, connu pour avoir retrouvé et cravaché Hudson Lowe à Londres après la mort de Napoléon, retournera à Sainte-Hélène comme adjoint du prince de Joinville et publiera son Journal de la frégate la Belle-Poule en 1841. Orateur libéral, il soutient le régime orléaniste tout en approuvant certaines initiatives de l’opposition.
[28] Odilon Barrot (1791-1873), député de l’Eure de 1830 à 1831, député du Bas-Rhin de 1831 à 1834, député de l’Aisne de 1834 à 1848, représentant de ce département de 1848 à 1851, président du Conseil de Louis-Napoléon Bonaparte de décembre 1848 à juin 1849, vice-président du Conseil d’État de 1872 à sa mort. Fils d’un membre de la Convention, avocat, orateur libéral, il est alors le chef du « parti du Mouvement » qui réclame l’élargissement du cens.
[29] Allusion à la Charte de 1814, octroyée par Louis XVIII, à laquelle répond, pendant les Cent-Jours, l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire.
[30] Transféré au Panthéon à sa mort, Mirabeau (1749-1791) en fut extrait en 1794, après la découverte de sa correspondance secrète avec Louis XVI. Ses restes mortels n’ont jamais été retrouvés, malgré une campagne de fouilles entreprise à l’occasion du centenaire de la Révolution, en 1889. Au Panthéon, Mirabeau fut remplacé par Marat (1743-1793), qui sera lui aussi expulsé du monument après la chute de Robespierre (1758-1794).
[31] Antoine Barnave (1761-1793), député du Dauphiné aux États généraux, guillotiné sous la Terreur.
[32] Jean-Sylvain Bailly (1736-1793), astronome, doyen des députés du tiers-état aux États généraux, premier président de l’Assemblée nationale, premier maire de Paris, guillotiné sous la Terreur.
[33] Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, dit « Lafayette » (1757-1834), surnommé « le Héros des Deux Mondes » pour son engagement aux côtés des insurgés américains, puis son rôle durant la Révolution, député de la noblesse de Riom aux États généraux, député à la Constituante, représentant de la Seine-et-Marne en 1815, député de la Sarthe de 1818 à 1822, député de la Seine-et-Marne de 1822 à 1823 et de 1827 à sa mort. Grande figure du libéralisme politique, il s’exprime en 1819 contre les mesures suspensives de la liberté individuelle : « Messieurs, il y a trente-trois ans qu’à l’assemblée des notables, en 1787, j’ai le premier demandé l’abolition des lettres de cachet ; je vote aujourd’hui contre leur rétablissement. » Selon le Dictionnaire des parlementaires français, « les derniers mots qu’il prononça à la Chambre (26 janvier 1834) eurent pour objet d’appuyer une pétition relative aux réfugiés politiques ; les dernières lignes qu’il traça avaient rapport à l’affranchissement des Noirs. ». Par son éloge, Lamartine met en difficulté le ministre de l’Intérieur Rémusat, petit-fils par alliance de Lafayette.
[34] Au cimetière de Picpus, à Paris ; un drapeau des États-Unis flotte sur sa tombe.
[35] En 1840, cette mise en garde s’adresse à Adolphe Thiers (1797-1877), alors président du Conseil ; rétrospectivement, cette conclusion semble prophétique, Louis-Napoléon Bonaparte (1808-1873) se faisant élire président de la République en décembre 1848, premier pas vers le rétablissement de l’Empire en 1852.
[36] Armand Deslongrais (1796-1849), député du Calvados de 1834 à 1848, représentant de ce département de 1848 à sa mort. Marchand de vins, maire de Vire, conseiller général, il appartient à l’opposition libérale.
[37] Les députés n’ont reçu le droit d’amendement qu’en 1830. Le projet initial prévoyait un crédit spécial d’un million de francs. La commission l’a rehaussé à deux millions, avec l’accord du Gouvernement, qui accepte la modification. En proposant de revenir à un million, l’auteur de l’amendement invoque la possibilité de prévoir à l’avenir des crédits supplémentaires en cas d’insuffisance du montant initialement voté. Comme cette proposition a priorité sur le texte de la commission, et qu’elle vise à revenir au projet initial, la situation est confuse. Cela permet ainsi à ceux qui ne s’opposent pas au transfert des cendres aux Invalides de manifester qu’ils ne soutiennent pas le Gouvernement, sans que ce soit explicite. Le résultat des votes permet d’estimer leur nombre à une centaine.
[38] Paul-François Dubois (1793-1874), député de la Loire-Inférieure (actuelle Loire-Atlantique) de 1831 à 1848. Universitaire et journaliste, il soutient la politique ministérielle tout en conservant une certaine indépendance.
[39] Jean-Baptiste Teste (1780-1852), représentant du Gard en 1815, député de Gard de 1831 à 1843 puis pair de France, plusieurs fois ministre. Sa carrière sera interrompue par une retentissante affaire de corruption l’associant au général Despans-Cubières, ancien ministre de la Guerre, qui discréditera le régime de la monarchie de Juillet en 1847.
[40] Achille-Pierre Félix dit Vigier (1801-1868), député du Morbihan de 1831 à 1846, pair de France de 1846 à 1848. Riche propriétaire et conseiller général, il fait partie de la majorité.
[41] Antoine Ressigeac (1793-1872), député de l’Aude de 1839 à 1848. Il appartient à la majorité.
[42] Jacques-Gervais Subervie (1772 ?-1856), député du Gers de 1831 à 1842, député d’Eure-et-Loir de 1842 à 1848, représentant de ce département de 1848 à 1851. Vétéran d’Austerlitz et de Waterloo, général et baron d’Empire, il siège au sein de l’opposition libérale.
[43] Auguste de Mornay (1798-1852), député du Tarn de 1830 à 1831, député de l’Oise de 1831 à 1848 et représentant de ce département de 1848 à 1851. Ancien officier, vétéran de Waterloo, gendre du maréchal Soult, il siège à gauche au sein de l’opposition libérale.
[44] Philippe de Golbéry (1786-1854), député du Haut-Rhin de 1834 à 1848. Il appartient à la majorité.