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Partition musicale
Moins célèbre que ses écrits philosophiques et littéraires, Le Devin du village demeure cependant l'oeuvre musicale la plus connue de Jean-Jacques Rousseau. C'est un intermède, c'est-à-dire un petit opéra en un acte. Composé au printemps 1752, il fut achevé en trois semaines et seulement six jours furent nécessaires pour écrire le plan et la musique. Il fut joué pour la première fois le 18 octobre 1752 à Fontainebleau, en présence de Louis XV et de Madame de Pompadour.
Alors que jusqu'ici Rousseau n'a pas réussi à faire reconnaître ses talents dans le domaine musical, il rencontre un réel succès auprès de la Cour et du Roi lui-même. Le chanteur Jélyotte, qui tenait alors le premier rôle, lui écrit, le 20 octobre 1752 : « Le Roy, qui comme vous le savez, n'aime pas la musique, chante vos airs toute la journée, avec la voix la plus fausse de son royaume ».
Le livret, repris par Favart dès 1753 sous le titre Bastien, Bastienne a même inspiré le jeune Mozart, qui le mit en musique en 1768.
On sait peu de choses sur l'histoire de la partition manuscrite conservée par la Bibliothèque. Il semble qu'elle ait appartenue aux musiciens François Francoeur, directeur de l'Académie de musique lorsque le Devin y fut représenté, puis Clos, avant d'être acquis en 1812 par Druon, bibliothécaire de la Chambre des députés. La Bibliothèque municipale de Lyon conserve une copie autographe du livret de l'oeuvre.
L'oeuvre dans son temps
Le Devin a marqué l'histoire de la musique française, certes grâce au nom de son auteur, mais surtout parce qu'il s'inscrit dans la Querelle des bouffons, qui opposa musiques française et italienne. Cette controverse débute en 1752, lors de la venue d'une troupe de chanteurs italiens venus présenter des opere buffe, de petits intermèdes comiquesmettant en scène des thèmes liés à la vie quotidienne, joués et chantés par deux ou trois artistes, autour d'un orchestre réduit.
Rousseau prend une part active dans la Querelle, qu'il résume ainsi dans Les Confessions : « Tout Paris se divisa en deux partis plus échauffés que s'il se fût agi d'une affaire d'Etat ou de religion. L'un plus puissant, plus nombreux, composé des grands, des riches et des femmes, soutenait la musique française ; l'autre, plus vif, plus fier, plus enthousiaste, était composé de vrais connaisseurs, des gens à talents, des hommes de génie ». En 1753, dans sa Lettre sur la musique, il réaffirme sa préférence pour la musique italienne : « les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou si jamais ils en ont une ce sera tant pis pour eux ». La langue française est donc pour Rousseau hostile à la musique, ses sonorités étant réellement impropres à la musicalité. Il rejette en outre la polyphonie, prônant la simplicité des airs et l'unité des mélodies, autant de choses qui manqueraient à la musique française.
Cependant, paradoxalement, Rousseau rédige le livret de l'oeuvre en français, essayant de présenter une méthode qu'il considère innovante : la fusion du texte français et de la musique italienne. Le récitatif du Devin du village est donc plutôt mesuré et rapide, tandis que la matière musicale est simplifiée. Rousseau tente de se situer aux antipodes des opéras de Lully et Rameau, caractérisés par des thèmes mythologiques et des mises en scènes compliquées et fastueuses. Pourtant, en 1803, le Journal des débats estime que « cette musique est absolument dans le goût français, quoique l'auteur fût enthousiaste de la musique italienne » (Cf. l'extrait du Journal des débats en tête du manuscrit).
La postérité de l'oeuvre
Le Devin du village a connu un succès certain, au moins jusqu'au premier tiers du XIXe siècle. Alors que les oeuvres de Rameau et de ses prédécesseurs disparaissent du répertoire à la fin du XVIIIe siècle, Le Devin fut joué régulièrement : il a été représenté environ 400 fois entre 1752 et 1829. Cependant, par la suite, les oeuvres françaises données à l'Opéra s'inspirent de la réforme gluckiste et l'oeuvre de Rousseau est alors considérée comme un « vieux vaudeville ». Stendhal estime ainsi, en 1823, que Le Devin est « une imitation assez gauche de la musique qu'on avait en Italie vers l'an 1730 ». En 1834, c'est au tour de Berlioz de tourner en dérision « les petites chansons, les petits flonflons, les petits rondeaux, les petits solos, les petites bergeries, les petites drôleries de toute espèce dont se compose son petit intermède ». Rousseau continuera à être joué, mais il ne sera plus proposé à l'Opéra.
L'influence de l'oeuvre demeure cependant non négligeable. On peut estimer que le succès de l'opéra-comique, qui arrive en France lors de la Querelle, marque le début de l'évolution du goût vis-à-vis de l'opéra. Avec des pièces comme Le Devin du village, le public aurait été préparé à la réforme menée par Gluck.
L'argument
L'histoire de cette « bluette lyrique » est plutôt simple. Colette, une jeune bergère, se languit de son bien-aimé Colin, parti avec une autre femme. Dans son infortune elle va consulter le devin du village, qui lui laisse croire qu'il saura faire revenir Colin. Il persuade ensuite celui-ci que sa bergère l'a quitté pour un homme de la ville. A son tour, Colin demande au devin de l'aider grâce à des sortilèges. Ce dernier s'exécute et les deux jeunes amants se retrouvent, plus amoureux que jamais. Rousseau célèbre ici l'amour et la vertu de la femme aimante, exalte les valeurs de la nature en opposition aux mensonges de la ville.
Un opéra remanié plusieurs fois
Rousseau est un compositeur très précis : il donne sur sa partition de nombreuses indications à l'intention de ses interprètes, tels que « débité », « réflexion triste », « réflexion douce », « tendrement », « avec emphase », ainsi que des nuances.
Le Devin du village a fait l'objet de plusieurs vagues de corrections et d'ajouts qui sont visibles sur le manuscrit conservé par la bibliothèque. Ces modifications semblent être, aux yeux de certains spécialistes, de la main de Rousseau, même si d'autres auraient pu être effectuées par Francoeur, premier violon lors de la représentation de 1752, comme l'affirme la lettre jointe en tête du manuscrit.
Rousseau lui-même aurait donné son accord pour ces corrections, mais sans enthousiasme. Il écrit ainsi dans Les Confessions : « La partie à laquelle je m'étais le plus attaché, et où je m'éloignais le plus de la route commune, était le récitatif. Le mien était accentué d'une façon toute nouvelle, et marchait avec le débit de la parole. On n'osa laisser cette horrible innovation, l'on craignait qu'elle ne révoltât les oreilles moutonnières. Je consentis que Francoeur et Jélyotte fissent un autre récitatif, mais je ne voulus pas m'en mêler ».
La version du Devin jouée à l'Opéra en 1753 fut encore remaniée, certaines corrections furent notamment abandonnées.
Néanmoins, selon certains, Rousseau aurait conservé quelques morceaux dont il n'aurait pas été entièrement l'auteur : l'idée des paroles et du refrain lui viendraient de Monsieur Collé, les paroles de l'ariette de Monsieur Cahusec, les arrangements de l'entrée des bergères auraient été suggérés par Monsieur d'Holbach.
De là viennent les accusations de plagiat dont Rousseau a été parfois l'objet. Le baron d'Holbach, qui se brouilla plus tard avec Rousseau, a répandu ce genre de rumeurs. Rousseau évoque cet épisode dans Les Confessions : « Il se répandit [...] un bruit que je n'étais pas l'auteur du Devin du village. Comme je ne fus jamais un grand croque-note, je suis persuadé que sans mon Dictionnaire de Musique, on aurait dit à la fin que je ne la savais pas ». Il se justifie sur la paternité de son oeuvre dans ses Dialogues, où il estime qu'elle est marquée d'une « empreinte impossible à méconnaître ». Il insiste : « si j'ignorais quel est l'auteur du Devin du village je le sentirais à cette conformité ».
Description du document
L'ouvrage, relié en maroquin rouge, est composite : outre la partition du Devin, il comporte divers documents annexés ainsi que de nombreuses annotations :
- la partition se présente sous la forme d'un volume in-folio de 54 pages. Son attribution à la main de Rousseau (exceptées peut-être certaines corrections comme indiqué plus haut) n'est pas confirmée par les recherches contemporaines. Mais elle date sans aucun doute de l'époque de la création de l'oeuvre. Elle présente de nombreuses paperoles. Des passages ont été entièrement raturés.On note en plusieurs endroits une usure du papier qui semble correspondre à des traces de gommage ;
- au bas de la première page ainsi qu'aux pages 19, 35 et 50, on trouve la griffe de François Francoeur ;
- entre les pages 47 et 48 de la partition, une pantomime de quatre pages a été ajoutée ;
- en tête de volume, a été joint un extrait du Journal des débats du lundi 9 vendémiaire an XIII (1er octobre 1804), qui décrit de façon élogieuse une reprise du Devin à l'Académie de musique ;
- ensuite une lettre manuscrite datée du 21 floréal an X (11 mai 1802) relate les circonstances de la naissance du Devin. Elle est rédigée par Louis-Joseph Francoeur, neveu du musicien François Francoeur ;
- enfin, le musicien Clos, probablement le dernier possesseur du manuscrit avant son achat par la bibliothèque, a rédigé un « avertissement » de 8 pages qui réaffirme la paternité de Rousseau sur l'oeuvre. Clos donne même des détails sur ses visites à l'auteur, comme pour asseoir le bien-fondé de ses propos ;
- on peut aussi noter la présence, à la fin de l'ouvrage, d'une pièce de Pedro Antonio Avondano, Prigionier che fà ritorno, copiée par Rousseau en 1752. Son caractère autographe est aujourd'hui généralement reconnu.