Jacques Chirac

1932 - 2019

Président de la République du 17 mai 1995 au 16 mai 2007

Informations générales
  • Né le 29 novembre 1932 à Paris (Seine - France)
  • Décédé le 26 septembre 2019 à Paris (Paris - France)

Mandats à l'Assemblée nationale ou à la Chambre des députés

Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
IIIe législature
Mandat
Du 3 avril 1967 au 7 mai 1967
Département
Corrèze
Groupe
Union démocratique pour la V° République
Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
IVe législature
Mandat
Du 11 juillet 1968 au 12 août 1968
Département
Corrèze
Groupe
Union des démocrates pour la République
Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
Ve législature
Mandat
Du 2 avril 1973 au 8 mai 1973
Département
Corrèze
Groupe
Union des démocrates pour la République
Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
Ve législature
Mandat
Du 14 novembre 1976 au 2 avril 1978
Département
Corrèze
Groupe
Union des démocrates pour la République
Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
VIe législature
Mandat
Du 3 avril 1978 au 22 mai 1981
Département
Corrèze
Groupe
Rassemblement pour la République
Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
VIIe législature
Mandat
Du 2 juillet 1981 au 1er avril 1986
Département
Corrèze
Groupe
Rassemblement pour la République
Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
VIIIe législature
Mandat
Du 2 avril 1986 au 2 avril 1986
Département
Corrèze
Groupe
Rassemblement pour la République
Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
IXe législature
Mandat
Du 6 juin 1988 au 1er avril 1993
Département
Corrèze
Groupe
Rassemblement pour la République
Régime politique
Cinquième République - Assemblée nationale
Législature
Xe législature
Mandat
Du 2 avril 1993 au 16 mai 1995
Département
Corrèze
Groupe
Rassemblement pour la République

Gouvernement

Chef du Gouvernement
du 27 juillet 1974 au 25 août 1976
Chef du Gouvernement
du 23 mars 1986 au 8 mai 1988

Fonds d'archives

Les archives relatives à Jacques Chirac conservées aux Archives Nationales dans la série 5/AG/5 couvrent la période des deux mandats présidentiels de Jacques Chirac de 1995 à 2007. Elles ont été remises par protocole par le service des archives de la présidence de la République. Elles sont libres d’accès selon les articles du Code du patrimoine (délai de communication).

La division des Archives de l’Assemblée nationale conserve, quant à elle, des documents relatifs à aux activités politiques de Jacques Chirac, notamment dans le fonds du groupe parlementaire Démocratie libérale et indépendants (DLI), entré par voie de don en 2005 et coté 2J. De plus, La division des Archives de l’Assemblée nationale a reçu en 2016 une partie des archives de Pierre Bas, 27 FP, député de Paris entre 1962 et 1986 et maire du 6ème arrondissement de Paris. On trouvera dans les archives de celui-ci de la correspondance, des photographies et des affiches de campagnes électorales.

Parmi les versements des archives des groupes d’amitié de l’Assemblée nationale, on pourra consulter des documents relatifs aux visites à l’étranger de Jacques Chirac en qualité de Président de la République :
- 2007-042/4 Groupe d’amitié France-Mexique, visite du Président de la République Jacques Chirac au Mexique du 11 au 14 novembre 1998 : documentation, presse, discours et notes. (1998).
- 2007-049/1 Groupe d’amitié France-Guatemala, visite de M. Jacques Chirac et de parlementaires au Guatemala (1998).

D’autres versements provenant des services de l’Assemblée nationale contiennent des archives ayant un lien avec Jacques Chirac :
- 2011-010/6 Investiture de Jacques Chirac en 2002
- 2004-18/8 Congrès des communautés amérindiennes « Rencontre internationale des Communautés amérindiennes », du 19 au 21 juin 1996 : discours du Président de la République française Jacques Chirac.
- 2005-002/7 91ème Conférence interparlementaire : discours de Jacques Chirac, Maire de Paris (Hôtel de ville de Paris, 24 mars 1994 19h).
- 2005-002/9 Congrès du Parlement (31 juillet 1995), préparation : Copie de la lettre de M. Jacques Chirac, Président de la République et du décret de convocation du Parlement en congrès, texte du projet de loi
- 34 P 41 Commission d'enquête chargée d'examiner les conditions dans lesquelles des fonds ont pu être affectés depuis 1976 à une « invention scientifique susceptible de bouleverser la recherche pétrolière », Séance du 12 septembre 1984 : procès-verbal de l’audition de Jacques Chirac.

Enfin, dans le versement 2007-095, la division de l’Assemblée nationale conserve plusieurs photographies de Jacques Chirac soit en qualité de député (2007-095/82, 85), soit lors de manifestations et réceptions (2007-095/6,9-10, 18, 20-21, 56).

La division des Archives de l’Assemblée nationale a versé aux Archives nationales différents documents dans lesquels se trouvent notamment des déclarations de Jacques Chirac :
- 20060510 Archives du service de la Séance Ve législature (2 avril 1973 - 2 avril 1978)
- 20060607 Archives du service de la Séance VIIIe législature (2 avril 1986 – 14 mai 1988)
Jacques Chirac a également été auditionné en commission. On trouvera les procès-verbaux présentant, en général, la retranscription intégrale de ces auditions dans les versements cotés :
- 20060509 Procès-verbaux des commissions de la Ve législature (2 avril 1973 – 2 avril 1978)
- 20060134 Procès-verbaux des commissions de la IIIe législature (3 avril 1967 - 30 mai 1968)
- 20060135 Procès-verbaux des commissions de la IVe législature (11 juillet 1968 – 2 avril 1973)


Les Archives nationales conservent de nombreux documents ayant trait à l’action de l’homme politique à travers ses différentes fonctions.

En qualité de Président de la République :
- Versements des dossiers des conseillers techniques au cabinet du Premier ministre Alain Juppé de 1995 à 1997 : 20010003/9, 20010171/2-3 et 8, 20020231/2, 20010242/4 et 8, 20000313/2, 20000310/3 et 5, 20000312/4-6 relatifs notamment des entretiens réalisés par Jacques Chirac, à certaines de ses allocutions et interventions et à la préparation des voyages du Président de la République.
- Versement des dossiers des conseillers techniques au cabinet du Premier ministre Lionel Jospin de 1997 à 2002 : 20020434/1-64 relatif aux cérémonies auxquelles a participé Jacques Chirac : photographies.
- Versement des dossiers des conseillers diplomatiques au cabinet du Premier ministre Lionel Jospin de 1997 à 2002 : les articles 20040364/3-20040364/4 contiennent des documents relatifs à la préparation des entretiens hebdomadaires entre Lionel Jospin et Jacques Chirac et l’article 20040364/5 sur la préparation des conseils restreints présidés par Jacques Chirac.
- Versement des dossiers d'Élisabeth Sandor, chargée de mission auprès du cabinet de la Présidence de la République : 20040362/1-5 archives électroniques (1999-2002).
- Versements du service du courrier de la présidence de la République, courriers adressés au Président de la République par des particuliers (courriers d'opinion, requêtes) ; courrier adressé par des élus ou des associations (1995-2002) : 20020157/1-257 20050451/1-116 et fichiers informatiques d’enregistrement du courrier adressé à M. Jacques Chirac (2002-2005) : 20020562/1-30.
- Versement 20140039 du service photographique du cabinet du Premier ministre Dominique Villepin, de 2005 à 2007, on trouvera de nombreux clichés de Jacques Chirac notamment la photographie du premier Conseil des ministres du gouvernement de Dominique de Villepin le 3 juin 2005 (20140039/5), lors de déplacements communs (20140039/75, 191, 431, 435, 481, 483) ou durant des cérémonies de commémoration (20140039/379, 382, 559, 721).

En qualité de Premier ministre :
- Versement des dossiers remis par M. Maurice Ulrich, Directeur de Cabinet : 19900005/1 originaux des lettres adressées à M. Jacques Chirac par M. François Mitterrand, président de la République (1986-1988).
- Versements du bureau d’interventions du Cabinet du Premier ministre et services rattachés : 19800241/1-9 courriers adressés au Premier ministre par des élus et échantillons de pétitions (1974-1976) ; 19780210/1-49 courriers des particuliers (1974-1976).
- Versements des conseillers et chargés de mission au cabinet de M. Jacques Chirac, Premier ministre : 19890665/1-2, 19900003/1-3, 19900127/1-3, 19900128/1, 19900129/1-3, 19900654/1-6, 19910003/1-9, 19910006/1-2, 19910007/1-6, 19900130/1, 19910383/1-31, 19910553/1-4, 19910554/1-3, 19910771/1-8, 19910859/1-5, 19910862/1-3, 19920016/1, 19920018/1, 19920019/1-9, 20050456/1-3, entre 1974-1976 et 1986-1988.
- Versements du Cabinet du Premier ministre : 19890083/1-34, 19890132/1-2, 19890189/1-3, 19890663/1-5 relatifs aux interventions publiques, aux courriers adressés au Premier ministre et aux interventions des ministres et Secrétaires d’État, parlementaires, conseillers régionaux et généraux, maires, conseillers municipaux (1986-1988).
- Versements du Service de documentation du Secrétariat général du Gouvernement 19840559/76-149, 19870452/1-17, 19870490/1-55, 19880001/1-10, 20000437/6 contenant notamment des notes adressées au Premier ministre, des dossiers documentaires.
- Versement du Service d'information et de diffusion du Premier ministre, 20030446/34-45 : déclarations, discours et messages, conférence de presse, réunions avec les partenaires sociaux, articles, portraits, correspondance (1976-1993).
- Versements du Service photographique du cabinet du Premier ministre, 19890190/1-21 : albums de photographies (négatifs et planches contact en noir et blanc) ; 19890191/1-9 : albums de photographies (négatifs et planches contact en couleur) : 19910615/2-9 : albums de photographies du cabinet de Jacques Chirac (1974-1976).

En qualité de Secrétaire d'État chargé des Problèmes de l'emploi :
- Versement du Cabinet de Jacques Chirac : 19760129/1-17 (1967-1968).

Les Archives nationales conservent également les exemplaires originaux de deux lois constitutionnelles :
- n° 95-880 du 4 août 1995 portant extension du champ d'application du référendum, instituant une session parlementaire unique, modifiant le régime de l'inviolabilité parlementaire et abrogeant les dispositions relatives à la Communauté européenne (cote AE/I/29/25), scellé et signé de Jacques Chirac, président de la République, d'Alain Juppé, Premier ministre, de Jacques Toubon, garde des Sceaux et de Roger Romani, ministre chargé des relations avec le Parlement ;
- n° 96-138 du 22 février 1996 instituant les lois de financement de la sécurité sociale. (cote AE/I/29/27), scellé et signé de Jacques Chirac, président de la République, d'Alain Juppé, Premier ministre, de Jacques Toubon, garde des Sceaux, de Jacques Barrot, ministre du Travail et des Affaires sociales.

On trouvera dans les versements réalisés par le Conseil constitutionnel aux Archives nationales des documents concernant les quatre élections présidentielles auxquelles Jacques Chirac a été candidat : 19910568/1-108 (1981), 20020086/1-87 (1988), 20030450/1-90 (1995) 20080158/1-248 (2002).

Enfin, on trouvera dans certains fonds privés donnés aux Archives nationales des documents relatifs à la carrière politique de Jacques Chirac :
- fonds Philippe Séguin (1934-2010), Répertoire méthodique détaillé de 697AP, 20130599 et 20150751 ;
- fonds Michel Rocard 680AP : contenant de nombreuses correspondances échangées entre Michel Rocard et Jacques Chirac ; il convient de noter l’article 680AP/352 relatif à la passation de pouvoirs à l’hôtel Matignon entre Jacques Chirac et Michel Rocard (photographie du 10 mai 1988).

Les documents concernant l’action de Jacques Chirac en qualité de maire de Paris entre 1977 et 1995 sont conservés dans de nombreux fonds disponibles aux Archives de Paris.
- 1080W 1-2 Projets de délibérations, mémoires (1982-1983).
- 1345W 1-16 Dossiers de délibération (1984).
- 2099W 1-104 Dossiers de délibération (1983-1989).
- 2293W 1-231 Dossiers de délibération (1989-1995).
- 60W 1-523 Arrêtés municipaux (1977-1997).
- 2283W 1-256 Animation et coordination de l’action des services publics municipaux et départementaux : dossiers d’affaires (1945-1998).
- 2060W 1-137 Dossiers et répertoires chronologiques et thématiques des manifestations (1944-1994).
- 2605W 1-8 Conférences de presse et discours, principalement du maire et de ses adjoints (1984-1990).
- D50J 1-26 Bernard Billaud, collaborateur de Jacques Chirac de 1976 à 1984 : activités personnelles et professionnelles (1921-2012, principalement 1976-1984). Don effectué entre 2011 et 2012.
- 3596W 1-58 Documents photographiques produits pendant les mandats municipaux de Jacques Chirac (1982-1995)

Les Archives d’histoire contemporaine de la Fondation nationale des sciences politiques ne conservent pas de fonds particulier sur Jacques Chirac mais on peut trouver des documents le concernant dans le fonds de Jérôme Monod, qui fut notamment son directeur de cabinet de septembre 1975 à août 1976 et secrétaire général du Rassemblement Pour la République (RPR) de 1976 à 1978.

On pourra également consulter les archives conservées à la Fondation Charles de Gaulle notamment celles concernant le Rassemblement pour la République (1977-1985), série CG, puisque Jacques Chirac fut président de ce parti de 1976 à 1994. Par ailleurs, Pierre Bas a fait don en 2011 d’une partie de ses archives à la Fondation. Le fonds F 49, appelé « Fonds Pierre Bas », rassemble, comme pour les archives données à l’Assemblée nationale, des documents relatifs à Jacques Chirac et à ses activités au RPR.

Enfin, le site internet de l’INA propose une sélection de courtes vidéos classées thématiquement relatives à sa vie politique.

Biographies

Biographie de la Ve République


CHIRAC (Jacques)
Né le 29 novembre 1932 à Paris
Décédé le 26 septembre 2019 à Paris


Député de la Corrèze en 1967, 1968, 1973, de 1976 à 1986, puis de 1988 à 1995.

Secrétaire d’État aux Affaires sociales, chargé des problèmes de l’emploi, du 7 avril 1967 au 31 mai 1968.
Secrétaire d’État à l’Économie et aux Finances, du 31 mai 1968 au 10 juillet 1968.
Secrétaire d’État à l’Économie et aux Finances, du 12 juillet 1968 au 20 juin 1969.
Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Économie et des Finances, du 22 juin 1969 au 7 janvier 1971.
Ministre délégué auprès du Premier ministre chargé des relations avec le Parlement, du 7 janvier 1971 au 5 juillet 1972.
Ministre de l’Agriculture et du Développement rural, du 6 juillet 1972 au 28 mars 1973.
Ministre de l’Agriculture et du Développement rural, du 5 avril 1973 au 27 février 1974.
Ministre de l’Intérieur, du 1er mars 1974 au 27 mai 1974.
Premier ministre, du 27 mai 1974 au 25 août 1976.
Premier ministre, du 20 mars 1986 au 8 mai 1988.
Président de la République, du 17 mai 1995 au 16 mai 2007.


Si Jacques Chirac est né le 29 novembre 1932 dans le Ve arrondissement de Paris, le berceau de sa famille reste la Corrèze, ce département situé entre les monts d’Auvergne et le Périgord. Son grand-père paternel, Louis Chirac, instituteur à l’école Firmin-Marbeau de Brive, fut une personnalité du monde radical-socialiste franc-maçon local, tandis que son grand-père maternel, Jean Valette, également instituteur corrézien, était catholique. Son père, Abel Chirac, était monté à Paris pour devenir employé de banque puis directeur d’agence de la Banque nationale pour le commerce et l’industrie (BNCI), future BNP, à Clermont-Ferrand. Il finira sa carrière comme administrateur de la société d’aviation Potez, société par la suite rachetée par Marcel Dassault, ce qui mettra vite en relation les familles Chirac et Dassault. Enfant et adolescent, le jeune Jacques Chirac est proche d’une mère affectueuse, Marie-Louise Valette, femme au foyer, plutôt que de son père, d’un caractère froid et autoritaire, qui l’impressionnait par sa taille, sa réussite sociale et sa grande culture classique et avec lequel les rapports étaient très hiérarchiques. Il est l’enfant unique du couple depuis que celui-ci a perdu en 1922 une petite fille, Jacqueline, décédée à 18 mois d’une broncho-pneumonie. La défaite de 1940 amène les Chirac à s’exiler dans le Midi, au Rayol, petite commune du littoral varois où Henry Potez s’est replié avec quelques employés. Jacques Chirac va à l’école communale mais musarde dans les collines environnantes et rêve surtout devant la mer. Il est marqué par deux événements : le sabordage de la flotte française à Toulon, le 27 novembre 1942, puis le débarquement du général Brosset, le 15 août 1944, à la tête de la 1ère division de la France Libre, le général étant hébergé une nuit dans la maison familiale.

Élève au collège de Saint-Cloud, du lycée Hoche de Versailles, puis au lycée Carnot à Paris, il découvre dans sa seizième année le sanskrit et l’hindouisme, grâce à un vieux professeur russe blanc et s’intéressera par la suite à la littérature russe, notamment à Pouchkine et Dostoïevski. L’adolescent, qui visite à plusieurs reprises le musée Guimet, nourrit très tôt une passion pour les cultures orientales. Une fois reçu au baccalauréat, avec une décevante mention « assez bien », il défie l’autorité de son père qui, déplorant son caractère turbulent, veut en faire un polytechnicien. À 18 ans, il quitte la demeure familiale et s’embarque à Dunkerque comme aide-pilote sur un cargo charbonnier, le Capitaine Saint-Martin, en partance pour Alger et le Maroc espagnol, partageant la vie de l’équipage. Le jeune marin croit avoir trouvé sa vocation. Mais son père met un terme au rêve de capitaine au long cours et l’inscrit, contre son gré, en Mathématiques supérieures au lycée Louis-le-Grand, consentant toutefois à le laisser passer l’examen d’entrée à Sciences Po.

Entré à Sciences Po en octobre 1951, il est passionné par les cours d’histoire, de sciences politiques, de droit et d’économie et ses professeurs remarquent en lui un esprit de synthèse, une grande capacité de travail et une mémoire remarquable. Il y noue des amitiés durables et découvre la politique. Dès 1948, il avait adhéré au RPF sans toutefois donner de suite militante à ce premier engagement. Au sein de l’établissement, il rencontre Michel Rocard, animateur des Étudiants socialistes et fréquente le Cercle d’Études politiques et sociales (CEPS), de sensibilité socialiste et tiers-mondiste. La SFIO le rebutant par son caractère conservateur, il se rapproche des étudiants communistes. Il signe en 1949 l’appel de Stockholm, manifeste pacifiste contre l’emploi de l’arme atomique diffusé par le Parti communiste en pleine Guerre froide, mais prend définitivement ses distances avec le monde communiste. Durant l’été 1953, il part aux États-Unis, suivre à Boston les cours de la session estivale de la Harvard Business School. Il complète sa bourse d’étude par un emploi de plongeur dans un restaurant de New-York, puis de vendeur de glaces, et termine son séjour américain en traversant le pays en auto-stop. Quasi fiancé à la fille d’un magnat du coton de Caroline du Sud, il préfère rentrer en France et consacre son mémoire de Sciences Po au développement du port de la Nouvelle-Orléans. Il se fiance à Bernadette Chodron de Courcel, rencontrée rue Saint-Guillaume, fille d’un directeur des Faïenceries de Gien et des Émaux de Briare, et nièce de Geoffroy Chodron de Courcel, premier chef de cabinet du général de Gaulle à Londres et figure de la France Libre. Ils se marient en 1956.

Sorti troisième de Sciences-Po, il réussit dans la foulée le concours de l’ENA et effectue son service militaire dans la cavalerie à Saumur où il est major de sa promotion d’élèves officiers de réserve. La hiérarchie militaire, informée par la Sécurité militaire des premiers engagements de l’intéressé, s’était montrée réticente à lui décerner ce rang, mais l’intervention du ministre des Armées, le général Koenig, ami d’un de ses professeurs de Sciences Po, permet de débloquer la situation. Alors qu’il devait rejoindre Berlin en 1956 comme interprète, Jacques Chirac demande à être affecté en Algérie et il est envoyé à la frontière marocaine sur le piton rocheux de Souk-el-Arba. Pendant les quatorze mois de son service militaire, le jeune officier découvre, dans sa section du 6e Régiment de Chasseurs d’Afrique (RCA), la guerre, l’exaltation de l’aventure, le sens du commandement et les vertus du courage. Attentif au bien-être de ses hommes, bienveillant envers la population civile et valeureux au feu, il se prend de passion pour le métier des armes au point de songer à abandonner l’ÉNA. Mais il ne peut rompe son engagement envers l’État et sort de l’école, en juin 1959, seizième de la promotion Vauban.

Auditeur de deuxième classe à la Cour des comptes, il est mis à la disposition du secrétariat général pour les Affaires algériennes, d’août 1959 à avril 1960. Il travaille pendant un an à l’application du Plan de Constantine. Avec le reste de sa promotion, il est envoyé en renfort administratif auprès du Gouvernement général d’Algérie où il est le principal collaborateur du directeur de l’Agriculture et des Forêts chargé de la réforme agraire visant à distribuer des terres agricoles à la population musulmane. Plutôt favorable à l’Algérie française, le jeune haut-fonctionnaire choisit toutefois, après la semaine des barricades en janvier 1960, le camp de la légalité et de l’obéissance aux autorités de l’État.

De retour en Métropole en avril 1960, il retrouve pendant deux ans la Cour des comptes. Sa sensibilité gaulliste, née dans les dernières années de la IVe République, en réaction à l’impuissance de l’État et à l’affaiblissement du pays, s’y affirme. Fin 1962, débute véritablement sa fulgurante carrière politique. En novembre, après les législatives, il est nommé chargé de mission au Secrétariat général du gouvernement, grâce à l’intervention d’un ami de Sciences Po, Gérard Bélorgey. En décembre, il est affecté à Matignon où, rapidement, le Premier ministre Georges Pompidou, l’apprécie pour son efficacité à traiter les dossiers difficiles et son dynamisme conquérant, lui gagnant une réputation de « bulldozer ». À ce poste, jusqu’en février 1967, il est chargé des problèmes relatifs aux investissements, aux équipements, au tourisme, à la marine marchande, à l’aéronautique et aux travaux publics. C’est là que naît également son attachement inconditionnel à Georges Pompidou. « Georges Pompidou a compté pour moi, sur le plan personnel et celui de ma formation politique, écrit-il dans ses Mémoires, plus que le Général parce que je l’ai mieux connu. […] À mes yeux il symbolisait la France aussi bien que de Gaulle, l’idée qu’ils s’en faisaient l’un et l’autre n’ayant d’ailleurs rien, selon moi, d’incompatible. »

Promu conseiller référendaire de 2e classe à la Cour des comptes en avril 1965, Jacques Chirac fait partie des « jeunes loups » que le Premier ministre souhaite lancer en politique pour rajeunir le gaullisme et se constituer des appuis au sein du parti et au Parlement dans la perspective de ses ambitions présidentielles. Ces candidats à la députation, Bernard Pons, Pierre Mazeaud, Jean Charbonnel et Jacques Chirac, réunis à Solignac, dans la Haute-Vienne, le 5 décembre 1966, font le serment de vaincre l’emprise socialiste et communiste dans le Limousin et se donnent comme devise « Libération, éviction, rénovation ».

Alors qu’on lui offre une circonscription parisienne facilement gagnable, Jacques Chirac préfère celle d’Ussel en Corrèze, ancien bastion du radical Henri Queuille, que beaucoup jugent imprenable par la majorité. Jouant de ses racines corréziennes, le jeune conseiller à la Cour des comptes fait partie depuis novembre 1964 de la Commission de développement économique régional (CODER) du Limousin et commence par s’implanter à Sainte-Féréole, petit village de 1 600 habitants, perché sur les hauteurs de Brive-la-Gaillarde et berceau de la famille Chirac en devenant, en mars 1965, conseiller municipal. Marcel Dassault favorise la carrière locale débutante de son protégé en finançant un journal, L’Essor du Limousin. En mars 1967, Jacques Chirac mène une campagne particulièrement dynamique pour les élections législatives, visitant systématiquement les 117 communes de la 3e circonscription. « Je m’attache, dès le début de la campagne, à privilégier le contact direct, personnalisé, sur les conditions partisanes. J’entreprends de rencontrer, un à un, tous les électeurs sans distinction. Mon premier souci est de les connaître individuellement, de sonder leur état d’esprit, d’écouter leurs doléances, aussitôt enregistrées sur un petit dictaphone pour être prises en compte et si possible dès mon retour à Paris. […] Je visite chaque ferme, arpente chaque foirail, fais halte dans chaque bistrot. Au bout de quelques mois, il est peu de maisons où je ne me sois rendu au moins une fois. » Il arrive en tête au premier tour avec 15 289 voix, face à Georges Emon, PCF, 10 567 voix, Robert Mitterrand, l’un des frères de François Mitterrand, candidat de la FGDS, 8 657 voix et Michel Kellermann, PSU, 1 203 voix, et l’emporte au second tour avec 18 522 voix, face au candidat communiste, 17 985 voix.

À l’Assemblée nationale il s’inscrit au groupe de l’UD. Ve République et est membre de la commission des finances, de l’économie générale et du plan. Le 7 avril 1967, Jacques Chirac entre au gouvernement, dans le 4e cabinet Pompidou, nommé au poste de secrétaire d’État aux Affaires sociales, chargé des problèmes de l’Emploi. C’est son suppléant, le docteur Henri Belcour, maire gaulliste d’Ussel depuis 1965, qui le remplace à l’Assemblée nationale, comme il le fera au début de chaque législature jusqu’en 1976. Durant son passage aux Affaires sociales, est créée par ordonnance, en juillet 1967, l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE), établissement public chargé notamment, dans le cadre du service public de l’emploi, de la prospection des emplois disponibles et du placement des travailleurs, d’orienter les demandeurs d’emploi dans leur recherche et leurs démarches, de la participation à l’établissement des statistiques relatives au marché de l’emploi. Il intervient à l’Assemblée en réponse à diverses questions orales avec débat, relatives au reclassement du personnel français des bases américaines (avril 1967) ou au problème de l’emploi (mai 1967). Il insiste sur la nécessité d’accompagner les mutations profondes de l’économie française sur le plan social : insertion professionnelle des jeunes, amélioration de la formation professionnelle et des processus de reconversion, développement des moyens du Fonds national de l’emploi. Il prend aussi part, en octobre 1967, à la discussion sur la deuxième partie du projet de loi de finances pour 1968 (affaires sociales). Il évoque la revalorisation du revenu de remplacement en cas de chômage complet, la création d’antennes départementales de l’ANPE, l’extension du régime paritaire de l’assurance chômage, l’attribution d’allocations de reconversion aux travailleurs désireux de recevoir une formation professionnelle, l’intéressement des travailleurs, le calcul des indemnités légales de licenciement, la situation de l’emploi en Lorraine et dans le Nord-Pas-de-Calais. Lors de la crise de Mai 1968, Jacques Chirac améliore encore sa réputation auprès de Georges Pompidou en faisant preuve de fermeté et d’habileté. Comme secrétaire d’État aux affaires sociales, il joue un rôle important lors des « négociations de Grenelle », après avoir entretenu le dialogue au cours d’entretiens secrets avec les responsables syndicaux, tels qu’Henri Krasucki et Georges Séguy, puis en coulisse au ministère des affaires sociales durant la nuit du 27 mai. Il participe à la contre-manifestation gaulliste sur les Champs-Élysées, le 30 mai, aux côtés de Michel Debré. Le 31 mai, il est nommé secrétaire d’État au Budget lors du remaniement du 4e gouvernement Pompidou.

Aux législatives anticipées de juin 1968, Jacques Chirac est réélu député dès le premier tour, avec 19 593 voix et 65,2 % des suffrages exprimés, inaugurant une tradition qui se prolongera jusqu’aux législatives de 1993 comprises, et qui témoigne de la qualité de ses réseaux comme de l’efficacité des liens réels tissés localement avec les personnes. La Corrèze a été marquée par plusieurs personnalités politiques, dont Marius Vazeilles, militant syndicaliste agricole et député communiste, Charles Spinasse, ministre du Front populaire, les Jouvenel, Edmond Michelet, élu pour la première fois député de la Corrèze, et plusieurs fois ministre sous la Ve République. Jacques Chirac a compris que les habitants d’Ussel, habitués depuis Henri Queuille, trois fois président du Conseil et 25 fois ministre, aux largesses et faveurs du pouvoir, attendaient de leur député un lien privilégié avec le pouvoir. Très tôt, il fait aussi preuve, lors des campagnes électorales, de cet enthousiasme contagieux et de ce sens du contact qui met d’emblée les gens à l’aise. En 1968 encore, il devient, à la faveur d’une cantonale partielle, conseiller général du canton de Meymac et prend, en 1970, la présidence de l’assemblée départementale, qu’il conserve jusqu’en mars 1979. Il s’inscrit au groupe de l’UDR, et rejoint la commission de la défense nationale et des forces armées. Une fois encore, il n’occupe pas son siège de député car il est nommé secrétaire d’État à l’Économie et aux Finances, le 12 juillet 1968 dans le gouvernement de Maurice Couve de Murville. Il participe, à ce titre, à l’élaboration et à la mise en œuvre du programme de modernisation du système fiscal. Le jeune secrétaire d’État n’hésite pas, si besoin, à faire preuve de courage politique. Le 23 novembre 1968, ainsi, lors d’un conseil des ministres, il est le seul avec Albin Chalandon à défendre la dévaluation du franc avant que le général de Gaulle décide de ne pas y recourir. S’il se dit gaulliste, Jacques Chirac est surtout pompidolien et le prouve lors de l’affaire Markovic, défendant publiquement l’ancien Premier ministre, victime d’une campagne de rumeurs. Sa carrière politique profite de l’arrivée, à l’Élysée, de Georges Pompidou, le 20 juin 1969. Reconduit dans ses fonctions de secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des finances, le 23 juin 1969, il s’occupe du budget et des problèmes fiscaux sous l’autorité de Valéry Giscard d’Estaing.

À l’Assemblée, en qualité de secrétaire d’État à l’économie et aux finances, Jacques Chirac présente, de juillet 1968 à janvier 1971, les projets de loi de finances initiale et plusieurs projets de loi portant diverses dispositions d’ordre économique et financier intervenant dans les débats et la discussion des amendements sur les points les plus techniques. Il manifeste, à cette occasion, sa connaissance pointue de ces dossiers pourtant très techniques. Il intervient également lors de l’examen du projet de loi relatif aux salaires des ouvriers et techniciens à statut ouvrier du ministère des Armées en juillet 1968, du projet de loi d’orientation de l’enseignement supérieur en octobre 1968, ainsi que des projets de loi relatifs au statut de l’ordre des experts comptables et agréés en octobre 1968, à la réforme de l’expertise douanière en novembre 1968, à l’exploration du plateau continental et de ses ressources naturelles en décembre 1968, aux simplifications fiscales en décembre 1969, à l’indemnisation des Français d’Algérie en juin 1970. Il répond fréquemment aux questions orales, avec ou sans débat, et aux questions d’actualité posées par des députés de la majorité et de l’opposition : charges salariales des pays du Marché commun, impôts locaux, aménagements fiscaux et primes de développement industriel, imposition des exploitants agricoles, droits d’enregistrement en matière de partage, constructions scolaires, assouplissement et désencadrement du crédit, impôts fonciers, taux de l’escompte, etc.

De janvier 1971 à juillet 1972, Jacques Chirac occupe les fonctions de ministre délégué chargé des relations avec le Parlement. Ses relations étroites et inconditionnelles avec l’Élysée lui rendent la tâche difficile, et ce poste restera sans doute celui qui lui aura apporté le moins de satisfactions, étant peu enclin, comme il le reconnaît, au « rôle de confesseur ou de confident, d’intermédiaire ou de pacificateur. ». « À la vérité, confesse-t-il, l’éphémère député que j’ai été n’est pas [alors] assez familier des lieux pour en maîtriser les rouages ni en éprouver toutes les subtilités ». Dans cette fonction, il associe le gouvernement à l’hommage rendu à la mémoire des députés disparus Jean Montalat et Pierre Ziller. Il prend part, en novembre 1971, aux débats portant sur les conditions d’éligibilité et les incompatibilités parlementaires. À la télévision, le 24 septembre 1971, il débat dans l’émission politique « À armes égales » du niveau de vie des Français, en amélioration, gagnant ainsi en notoriété.

Ministre de l’Agriculture et du Développement rural dans les deux premiers gouvernements Messmer, de juillet 1972 à février 1974, il y conduit une action « politique » en concertation avec les dirigeants des grands syndicats agricoles et s’y distingue par une vigoureuse défense des intérêts agricoles français à Bruxelles auprès de la Communauté européenne dans le cadre de la PAC. On lui doit ainsi la création de l’ONIBEV (Organisation nationale interprofessionnelle du marché du bétail et de la viande) et la réorganisation du marché des produits laitiers. Il déclare défendre aussi la petite exploitation familiale. Il gagne pour longtemps dans l’exercice de ce ministère l’estime du monde paysan avec lequel il gardera des liens étroits et considère qu’il y a passé « quelques-unes des meilleures années » de sa vie. Ses interventions solides sur les questions agricoles, lors des conseils des ministres, lui valent l’estime renforcée du chef de l’État. En qualité de ministre de l’Agriculture, il dépose un projet de loi relatif à la lutte contre la brucellose, en novembre 1972, et un projet de loi relatif à la création de zones protégées pour la production de semences ou plants, en novembre 1972. Il répond à de nombreuses questions orales et d’actualité relatives aux problèmes agricoles, et prend part en novembre 1972 à la discussion du projet de loi de finances pour 1973, lors de l’examen des crédits de l’Agriculture, du FORMA (Fonds d’orientation et de régularisation des marchés agricoles) et du BAPSA (Budget annexe des prestations sociales agricoles) : lutte contre l’exode rural, dotation en faveur des jeunes paysans, prix et revenus agricoles, zones de montagne, équipements collectifs, enseignement agricole, exportations vers la CEE, évolution de la filière de l’élevage, crise de la filière viticole, notamment.

Réélu député de la Corrèze, lors des législatives de 1973, en rassemblant dès le premier tour 51,7 % des suffrages exprimés face au communiste Fernand Clavaud (27,8 % des voix) et au socialiste Georges Dumont (17,3 % des voix), Jacques Chirac est inscrit au groupe UDR et est membre de la commission de la défense nationale et des forces armées. Mais, maintenu au ministère de l’Agriculture, il laisse son siège à son suppléant Henri Belcour. Début mai 1973, il présente aux députés les résultats des délibérations du conseil des ministres des Communautés européennes à propos de la PAC. Alors que la Commission européenne a pour objectif de lutter contre les excédents, il plaide pour un accroissement continu de la production agricole. Dans une « Note sur la situation du Marché commun agricole », il s’élève contre le danger de créer en Europe et dans le monde « une situation de dépendance alimentaire ». Du printemps à la fin de l’année 1974, il dépose et défend devant le Parlement quatre projets de loi relatifs à l’agriculture : statut des associés d’exploitation et modification de l’assurance vieillesse des personnes non salariées agricoles en avril 1973, extension des accords de retraite et de prévoyance concernant les salariés des professions agricoles en juin 1973, retraite de reversion prévues par le code rural en juin 1973 et groupements fonciers agricoles en novembre 1973. Il intervient également lors de la discussion des crédits de l’agriculture dans le cadre du projet de loi de finances pour 1974. Il défend ainsi, en novembre 1973, les réalisations du FORMA et les choix opérés dans le cadre du BAPSA. Il intervient enfin, le même mois, dans la discussion d’un projet de loi adopté par le Sénat relatif aux appellations d’origine en matière viticole. Ainsi, en 1973, outre la relance de l’indemnité viagère de départ, sont créés les prêts spéciaux à l’élevage, deux Fonds d’assurance formation de l’agriculture, le Fonds d’assurance formation des exploitants agricoles (FAFEA) et le Fonds d’assurance formation des salariés des exploitations agricoles (FAFSEA), le service de remplacement, l’indemnité spéciale montagne, l’aide au ramassage de lait en zone de montagne.

Jacques Chirac est nommé ministre de l’Intérieur le 1er mars 1974, dans le troisième gouvernement Messmer. Il se prépare à transformer l’image de la Place Beauvau, qu’il conçoit comme un ministère des Collectivités locales plus qu’un ministère de la Police, à la différence de son prédécesseur Raymond Marcellin, lorsque disparaît le 2 avril 1974 le président Georges Pompidou. La perte est traumatisante pour Jacques Chirac qui éprouvait une affection et une admiration toute particulière pour le président de la République. Dans ses Mémoires, il évoque « ces années qu’on appelle aujourd’hui les années Pompidou [qui] ont laissé dans la mémoire collective des Français une empreinte profonde. Oubliant les controverses de Mai 1968, ils gardent le souvenir d’une période où la prospérité et le plein emploi ont coïncidé avec le rayonnement de la France. Le souvenir en fin de compte d’années heureuses, avant le grand choc pétrolier et les bouleversements de la mondialisation. »

La succession est ouverte et Jacques Chirac se recentre sur une mission essentielle : regrouper les différentes composantes de la majorité gouvernementale (gaulliste, centriste, libérale), prise de court par l’événement, en faveur d’une candidature unique à droite : celle du libéral Valéry Giscard d’Estaing. Ce dernier lui paraît en effet plus à même de battre François Mitterrand que le gaulliste Jacques Chaban-Delmas. Après avoir entrepris de faire barrage à la candidature de Jacques Chaban-Delmas, en mettant en avant des sondages défavorables au maire de Bordeaux et envisagé même, avec Marie-France Garaud et Pierre Juillet, la candidature de Pierre Messmer, au nom de l’unité de la majorité, qui renonce le 9 avril 1974, du fait du refus de Jacques Chaban-Delmas de s’effacer, il prend l’initiative, le 13 avril, du « manifeste des 43 ». Cette pétition de 43 parlementaires gaullistes, dont le suppléant de Jacques Chirac, apportant leur soutien à Valéry Giscard d’Estaing, montre un camp gaulliste divisé. L’opération lui vaut ainsi l’hostilité profonde de la direction de l’UDR très majoritairement acquise à Jacques Chaban-Delmas.

Valéry Giscard d’Estaing, élu président de la République, nomme le 27 mai 1974 Jacques Chirac à Matignon. À 42 ans, celui-ci est le plus jeune chef de gouvernement depuis Félix Gaillard en 1957. Devant l’Assemblée, il présente, le 5 juin 1974, la déclaration de politique générale du gouvernement. Après avoir fait l’éloge de l’action menée par Georges Pompidou, il évoque les difficultés rencontrées par le pays, alors confronté au début de la crise : alourdissement de la facture énergétique et aggravation de l’inflation. Il présente aussi les chantiers sur lesquels son gouvernement compte agir : rétablissements des équilibres économiques, réduction des insécurités, amélioration de la condition féminine, meilleure insertion des travailleurs immigrés, protection de la nature, humanisation de la vie urbaine, amélioration des conditions de travail par une démocratisation de l’entreprise, aménagement des loisirs et allègement du formalisme administratif. Comme Premier ministre, il ne présente pas moins de 176 projets de loi, marque de l’intense activité législative du gouvernement et de sa volonté réformatrice. Jacques Chirac répond aussi à 36 questions au gouvernement et à 18 questions orales avec débat. Il justifie les moyens budgétaires demandés, lors de l’examen des projets de loi de finances, et défend son gouvernement lors des motions de censure présentées par l’opposition, en novembre 1974 et avril 1975. Il s’investit personnellement dans la défense des réformes de société entreprises par Valéry Giscard d’Estaing. Le soir du vote sur l’autorisation de l’IVG (interruption volontaire de grossesse), il fait porter un bouquet de fleurs à sa ministre de la Santé, Simone Veil.

Jacques Chirac s’impose à l’UDR en se faisant élire le 14 décembre 1974 secrétaire général de l’UDR, en remplacement d’Alexandre Sanguinetti. Fort de l’appui de plusieurs figures du parti et du groupe parlementaire, Charles Pasqua, Jean Tibéri, André Bord, René Tomasini et Roger Romani, d’une aspiration au renouvellement générationnel après le long règne des « barons », il devient le nouveau patron face aux caciques gaullistes dénonçant un « 18 Brumaire » et se pose par là-même comme le chef de la majorité. Alors que ses adversaires l’accusent de « giscardiser » l’UDR en mettant le mouvement au service d’un président de la République ayant appelé à voter non au référendum du 27 avril 1969 proposé par le général de Gaulle, Jacques Chirac estime au contraire qu’il assure par son pragmatisme la survie d’un gaullisme menacé de marginalisation et de dispersion. Il renforce de fait l’UDR qu’il transforme en parti de masse dévoué à sa personne. En ne dissolvant pas l’Assemblée, Valéry Giscard d’Estaing fait de Jacques Chirac avec ses 181 députés UDR (contre 55 RI) le pivot de la majorité présidentielle.

Les relations se tendent rapidement entre Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing, s’aggravant avec la victoire de la gauche aux élections cantonales de mars 1976. Le 27 août 1976, le Premier ministre, estimant qu’il ne dispose plus des moyens de sa tâche, prend les devants et démissionne avec fracas. C’est la première fois, sous la Ve République, qu’un chef de gouvernement quitte ses fonctions de lui-même. Jacques Chirac peut enfin se consacrer à son ambition élyséenne et à son mandat de parlementaire, lui qui, élu député depuis 1967, n’a jamais siégé en raison de ses fonctions gouvernementales. À la faveur d’une législative partielle, le 14 novembre 1976, il est réélu député de la 3e circonscription de la Corrèze, en rassemblant dès le premier tour 53,6 % des suffrages exprimés face au socialiste Bernard Coutaud (21,4 % des voix) et au communiste Christian Audouin (22,2 % des voix). Il profite de l’examen, en juin 1977, du projet de loi autorisant l’approbation des dispositions du conseil des Communautés européennes du 20 septembre 1976 pour déposer une motion d’ajournement. Se réclamant des thèses du général de Gaulle en matière d’Europe confédérale, il se démarque du gouvernement de Raymond Barre qui lui succède et critique l’action du chef de l’État en matière de politique européenne. Il vote cependant, en octobre 1977, pour le projet de loi relatif à l’informatique, aux fichiers et aux libertés.

Décidé à préparer la conquête de l’Elysée, celui qui incarne désormais le néo-gaullisme, passe outre les critiques des « barons » et des « grognards » entreprenant, après les journées parlementaires de l’UDR tenues en septembre 1976 à Rocamadour, de transformer l’UDR en un grand parti rénové. Le 3 octobre 1976, à Égletons en Corrèze, il lance un appel à la mobilisation à tous les Français contre « la coalition socialo-communiste » et « les dangers du collectivisme » du Programme commun et y annonce la naissance d’« un vaste mouvement populaire » fondé sur l’alliance des valeurs essentielles du gaullisme et des « aspirations d'un véritable travaillisme français ». Le 5 décembre 1976, devant plus de 50 000 personnes réunies à la porte de Versailles, il crée le Rassemblement pour la République (RPR) dont il est élu président avec 96,5 % des voix. Jérôme Monod, le secrétaire général du parti, en fait une organisation puissante, une machine militante capable de préparer efficacement les prochaines échéances électorales mais aussi une plateforme de réflexion programmatique où se prépare l’alternance tout en déclarant sa fidélité à la majorité présidentielle. La conquête de la mairie de Paris en mars 1977 lui apporte un nouveau bastion pour la préparation d’un destin national. Il a mené la campagne municipale tambour battant, à raison de trois marchés le matin et d’un quartier l’après-midi, s’appuyant sur le réseau des commerçants et concierges, jouant de sa séduction et de son instinct. Il s’impose finalement face au candidat giscardien, le libéral Michel d’Ornano, et devient le premier maire de la capitale depuis Jules Ferry. La ville, qui a changé de statut administratif avec l’entrée en vigueur de la loi du 31 décembre 1975 qu’il a contribué à préparer, dispose de moyens financiers considérables : plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires, un budget assurant à Jacques Chirac un train de vie politique de Premier ministre, avec d’innombrables collaborateurs dont de jeunes énarques comme Alain Juppé.

Aux législatives de mars 1978, 155 députés sont élus sous l’étiquette RPR et forment au Palais-Bourbon le principal groupe de la majorité présidentielle. Auteur en début de campagne d’un Discours pour la France à l’heure du choix, édité par Stock, Jacques Chirac déclare avoir remporté « la bataille de France » face à une gauche que les sondages donnaient un temps gagnante. Lui même a été réélu, dès le premier tour, député de la Corrèze, en rassemblant 54,3 % des suffrages exprimés face au communiste Christian Audouin (24,6 % des voix) et au socialiste Bernard Coutaud (17 % des voix). Jacques Chirac s’inscrit à l’Assemblée nationale au groupe RPR et est membre de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales. Il cesse d’appartenir à cette commission en octobre 1980 pour rejoindre celle des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République. L’examen du projet de loi de finances pour 1980 lui donne l’occasion en octobre 1979 de critiquer l’action menée par Raymond Barre, accusé, face au deuxième choc pétrolier, de ne pas prendre les mesures d’urgence nécessaire (développement de l’investissement productif, relance des exportations notamment dans le domaine agro-alimentaire, mise en place d’une politique familiale plus efficace et de la participation).

Mais la dynamique initiée par les municipales de 1977 et les législatives de 1978 est freinée par le mauvais résultat obtenu aux premières élections européennes au suffrage universel direct. Hospitalisé à l’hôpital Cochin après un accident de la route en Corrèze, le 26 novembre 1978, Jacques Chirac, sous l’influence de ses conseillers politiques Marie-France Garaud et Pierre Juillet, diffuse dans les médias un communiqué dénonçant la politique « antinationale » et fédéraliste d’un « parti de l’étranger », « auxiliaire de la décadence ». Lors d'un meeting à Bagatelle le 4 juin 1979, il déclare : « Ce qui nous sépare de l'UDF sur l'Europe est incomparablement plus profond que ce qui nous unit », alors que ce parti avait été créé en février 1978, pour soutenir l’action du chef de l’État. La liste Défense des Intérêts de la France en Europe (DIFE), qu’il conduit avec Michel Debré, n'arrive qu'en quatrième position, avec seulement 16,31 % des suffrages et 15 sièges de parlementaire européen sur les 81 dont dispose la France, et elle est dépassée non seulement par la liste Union pour la France en Europe (UFE) de Simone Veil qui arrive en tête (27,61 %, 25 élus), mais aussi par la liste socialistes de François Mitterrand (23,53 %, 22 sièges) et la liste présentée par le Parti communiste dirigée par Georges Marchais (20,52 % et 19 élus), l’abstention s’étant élevée à près de 40 %. La même année, Jacques Chirac publie à la Table ronde La lueur de l’espérance, réflexion du soir pour le matin.

À l’automne 1979, pour la première fois depuis le début de la Ve République, l'Assemblée nationale rejette la première partie du projet de loi de finances soumis par le gouvernement. Le Premier ministre Raymond Barre demande, le 17 novembre, une seconde délibération d’un texte rétablissant la plupart des dispositions introduites dans la discussion, notamment l’article 2 fixant le barème de l’impôt sur le revenu, l’article 25 relatif à l’équilibre général du budget prévoyant des économies sur le train de vie de l’État et les crédits des anciens combattants. Il engage sur ce texte la responsabilité du gouvernement, en application de l’article 49, alinéa 3, de la Constitution, fait unique sous la Ve République. Or, le Conseil constitutionnel, saisi le 19 décembre par le Président de l’Assemblée nationale Jacques Chaban-Delmas, puis par des députés socialistes, déclare non conforme à la Constitution la loi de finances pour 1980. Convoqué en session extraordinaire, le Parlement adopte le projet de loi autorisant la perception des impôts, produits et revenus affectés à l’État, aux collectivités territoriales, aux établissements publics et aux organismes habilités à les percevoir, ainsi que les taxes parafiscales. Après engagement de la responsabilité du gouvernement et l’échec des motions de censure, les deux parties du nouveau projet de loi de finances adopté par le conseil des ministres du 27 décembre 1979, sont considérées comme adoptées par le Parlement, les 9 et 11 janvier 1980. Au cours d’une conférence de presse et d’une émission de radio, Jacques Chirac critique vivement l’action gouvernementale et dénonce « l’avachissement et l’affaiblissement général de notre économie ». Il critique « la concentration du pouvoir dans les mains du seul chef de l’État », mais indique qu’il ne prendra pas la responsabilité d’ouvrir une crise politique ». En septembre 1980, il dénonce l’abandon de la planification, le naufrage de la sidérurgie française, la faiblesse manifestée pour faire respecter la politique agricole commune et la politique vis-à-vis de l’Afrique. Il ne prend pas part fin 1980 au vote du projet de loi « Peyrefitte », dit « sécurité et liberté », renforçant la sécurité et protégeant la liberté des personnes.

Battu dès le premier tour de la présidentielle de mai 1981, où il recueille 18 % des suffrages exprimés, Jacques Chirac donne l’impression d’avoir favorisé la victoire de la gauche, en divisant d’abord la majorité puis en ne soutenant pas assez nettement le chef de l’État pour le second tour. En se posant en recours contre « le candidat UDF », en ignorant délibérément durant la campagne de François Mitterrand pour réserver ses coups au président sortant, il lui a été reproché d’avoir, de fait, affaibli la droite. Le 10 mai, un quart des voix obtenues par Jacques Chirac au premier tour ne se portent pas sur Valéry Giscard d’Estaing. La droite libérale et centriste ne l’oubliera pas. Aux législatives de juin 1981, Jacques Chirac est réélu député dès le premier tour ; son suppléant est désormais le vétérinaire, conseiller général et adjoint au maire de Bort-les-Orgues, Jean-Pierre Dupont. Il a rassemblé 50,6 % des suffrages, son principal adversaire étant le socialiste François Hollande, alors jeune chargé de mission à l’Elysée et dont c’est la première campagne électorale, qui totalise 26,4 % des voix, suivi du communiste Christian Audouin avec 22,3 % des voix. Son élection est contestée mais la requête, présentée par François Hollande, est rejetée par décision du Conseil constitutionnel, le 24 septembre 1981. L’ancien Premier ministre s’inscrit au groupe du RPR et rejoint la commission des affaires culturelles, familiales et sociales. Adversaire résolu de la peine de mort, il vote pour le projet de loi portant son abolition, le 18 septembre 1981. Il vote contre le projet de loi « Defferre » relatif aux droits et libertés des communes, des départements et des régions. Il vote en revanche pour le projet de loi relatif aux prestations de vieillesse, d’invalidité et de veuvage.

Ayant retrouvé, dès janvier 1982, la présidence du RPR qu’il avait abandonnée durant la campagne présidentielle, il fait de son parti le pôle central de la résistance à la gauche au pouvoir. Il incarne bientôt face au nouveau président socialiste cette droite combative qui a trouvé dans le néolibéralisme d’inspiration reaganienne et thatchérienne un nouveau cadre idéologique pour reconquérir l’opinion inquiète de l’aggravation de la crise. Lui, qui se réclamait au milieu des années 1970 d’un « travaillisme à la française », invoque Milton Friedman et Friedrich Hayek sous l’influence d’Édouard Balladur qu’il connaît depuis le cabinet de Georges Pompidou à Matignon. En octobre 1981, lors de l’examen du projet de loi de finances pour 1982, il dénonce un budget « incohérent et archaïque », qui rappelle celui de Léon Blum et qui, trop inspiré de l’idéologie keynésienne et de l’obsession d’une relance par la consommation, aboutira à une forte augmentation des importations, à la dévaluation et à une inflation rapide. Il déplore la taxation de l’outil de travail, la stagnation de l’investissement et l’aggravation du chômage. Prônant la liberté d’action des entreprises, il s’en prend à une « entreprise de colonisation de la société française par le parti socialiste », interpelle les parlementaires sur le risque d’une perte « d’équilibre entre la sphère de liberté et la sphère d’intervention collective », avant de mettre en garde l’hémicycle contre « la soif de pouvoir sans partage et le refus du dialogue du PS ». En juin 1982, le débat, qui suit la déclaration du gouvernement sur son programme économique, lui donne l’occasion de dénoncer « l’affaiblissement de l’économie française depuis mai 1981 », l’augmentation du chômage, de l’inflation et du déficit budgétaire, les promesses non tenues, « l’irréalisme et le sectarisme du gouvernement », comme « le renforcement du monopole de la CGT ». Lors de l’examen du projet de loi de finances pour 1983, il poursuit son réquisitoire en mettant l’accent sur la dégradation des échanges extérieurs et le recrutement, à ses yeux irresponsable, de 200 000 nouveaux fonctionnaires alors que l’État devrait réduire son train de vie. La « bureaucratisation croissante de l’économie » marque, selon lui, « l’échec du socialisme à la française ».

Victorieuse aux élections municipales de 1983, y compris à Paris où Jacques Chirac réalise le grand chelem, en remportant les vingt arrondissements de la capitale et aux élections européennes de 1984 - il publie à l’occasion, chez Albatros, l’ouvrage programmatique Oui à l’Europe -, la droite repart à l’offensive, emmenée par un Jacques Chirac qui prépare l’alternance promise lors des législatives de 1986, entouré de ses proches, parmi lesquels figurent Édouard Balladur, Jacques Friedmann et Charles Pasqua. Profitant de la situation privilégiée que lui assure la mairie de Paris, il soigne son image de leader à l’envergure internationale, en recevant à l’Hôtel de ville, les grands de ce monde, notamment dans le cadre de l’Association internationale des maires des grandes villes francophones, qu’il préside depuis 1979. À l’Assemblée, chacun de ses discours est l’occasion de critiquer avec virulence la politique gouvernementale. Lors de l’examen, en octobre 1983, du projet de loi de finances pour 1984, il déplore « l’interventionnisme bureaucratique », le décalage entre les discours et la réalité, la pression fiscale excessive et la montée des prélèvements obligatoires, et l’alourdissement de l’endettement de la France à l’extérieur. Il critique, enfin, la centralisation du système éducatif, « en train de crever de son gigantisme ». Sur ce sujet, Jacques Chirac fait partie de ceux qui s’engagent en première ligne contre la réforme Savary visant à instituer un grand service public unifié de l'Éducation. Il vote ainsi, le 24 mai 1984, la motion de censure déposée par Claude Labbé dont il l’un des signataires. Premier orateur de la discussion, il déplore une « guerre scolaire » relancée et l’hypocrisie d’une argumentation financière et pédagogique dissimulant mal, selon lui, la volonté de « syndicats politisés » animés par « la passion de l’égalitarisme », de « mettre sous tutelle les enseignants » via une « entreprise d’endoctrinement ». Il engage donc son parti et son groupe contre ce « projet mortel pour la liberté des familles ». En vue d’enrayer la progression de l’extrême-droite, il reprend aussi, à son compte, une partie du discours du Front national sur l’insécurité et l’immigration, ce qui ne manque pas d’alimenter les caricatures de la presse satirique reprenant lançant à nouveau l’expression « Facho Chirac » issue de l’époque où il déclarait aux assises de l'UDR de novembre 1971 qu'il n'y avait « pas de place dans le monde pour la France de Mitterrand et de Jean-Jacques Servan-Schreiber ». Le 27 octobre 1985, un débat télévisé l’opposant au Premier ministre Laurent Fabius le fait apparaître, comme il le considère, « comme l’adversaire le plus crédible pour assurer son éventuelle succession à Matignon ».

Le 16 janvier 1986, Jacques Chirac et Jean Lecanuet signent une « plateforme pour gouverner ensemble », rejoints le 22 par le Centre national des Indépendants et paysans. Le 16 mars les Français sont appelés à élire, au scrutin départemental proportionnel à un tour, 577 députés et 1 840 conseillers régionaux parmi 7 000 candidats aux élections législatives et 13 900 aux élections régionales. La coalition RPR-UDF obtient la majorité absolue, avec 289 sièges, mais seulement avec l’appoint des députés d’outre-mer et divers droite. Jacques Chirac est réélu en Corrèze. Il s’inscrit au groupe RPR et rejoint la commission des affaires culturelles, familiales et sociales. François Mitterrand décide de rester en fonction, considérant qu’il a été élu au suffrage universel direct pour l’exercice d’un mandat de sept ans par l’ensemble des Français. Dans la mesure où la droite a remporté ces législatives, et qu’au sein de la droite, le parti gaulliste, dirigé par le maire de Paris, a obtenu le plus grand nombre de députés, François Mitterrand nomme Jacques Chirac Premier ministre, considérant qu’il lui incombe d’appeler, dans les rangs de la majorité nouvelle, la personnalité qu’il choisit pour former le gouvernement conformément à l’article 8 de la Constitution. Jacques Chirac démissionne de son siège au Palais-Bourbon pour assurer ses fonctions, du 20 mars 1986 au 8 mai 1988.

Les résultats des élections législatives créent une situation inédite sous la Ve République avec un gouvernement de droite et le Président de la République chef de la gauche. Cette coexistence institutionnelle entre un chef de l'État et un chef du gouvernement issu de la majorité parlementaire politiquement antagonistes, appelée cohabitation, conduit à une lecture plus littérale de la Constitution dont l’article 20 précise que c’est le gouvernement qui « détermine et conduit la politique de la nation ». Dans son message au Parlement, lu le 8 avril 1986, François Mitterrand souligne : « Beaucoup de nos concitoyens se posent la question de savoir comment fonctionneront les pouvoirs publics. À cette question, je ne connais qu'une réponse, la seule possible, la seule raisonnable, la seule conforme aux intérêts de la nation : la Constitution, rien que la Constitution, toute la Constitution ». Toutefois, le Président de la République, qui avait déclaré le 2 mars 1986, qu’il ne serait pas « un Président au rabais », dispose, même dans cette situation, d’importants pouvoirs : le droit de dissolution – pouvant ainsi mettre fin à la cohabitation –, la présidence du Conseil des ministres, la signature des ordonnances et des décrets en Conseil des ministres, le pouvoir de nomination des fonctionnaires civils et militaires de l’État, la décision de convoquer le Parlement en session extraordinaire et un droit de regard sur l’ordre du jour – un communiqué de la présidence de la République rappelant, le 17 décembre 1987, que « ces compétences relèvent de la seule responsabilité et de la seule appréciation du Président de la République » –, la décision de convoquer le Parlement en Congrès ou le corps électoral pour l’approbation des révisions de la Constitution par référendum.

Dès sa nomination comme Premier ministre, Jacques Chirac annonce que le gouvernement soumettra au Parlement deux projets de loi d’habilitation pour l’autoriser à légiférer par ordonnances, l’un afin de prendre les mesures économiques et sociales relatives au redressement de la situation économique, et l’autre afin de rétablir les règles du scrutin majoritaire pour les élections à l’Assemblée nationale. Lors de la déclaration de politique générale du gouvernement, il commence par dresser un bilan très critique de l’action menée par la gauche depuis 1981 (déclin des forces économiques, montée de la délinquance et de l’insécurité, excès de dirigisme étatique). Désormais acquis au libéralisme, il annonce sa volonté de libérer les prix, d’assouplir les dispositions régissant les contrats de travail, de privatiser certaines entreprises nationalisées, de supprimer l’autorisation administrative de licenciement et d’alléger les impôts. Sur le terrain de la sécurité, il annonce un durcissement du cadre judiciaire, un renforcement des effectifs policiers et une révision de la politique migratoire. Le scrutin à la proportionnelle des législatives de 1986, en favorisant le Front national qui obtient un groupe à l’Assemblée, a réduit les marges de manœuvre parlementaires dont dispose le chef du gouvernement. Si celui-ci obtient des succès sur le front économique (réduction des déficits et de l’inflation) et international (ratification de l’Acte unique européen), il peine sur le terrain social (vives tensions à la SNCF, puis à l’EDF et à la RATP, début 1987, chômage) et politique (retrait total du projet de loi Devaquet sur l’enseignement supérieur à la suite d’un puissant mouvement de contestation universitaire, recul sur la réforme du Code de la nationalité). Au total, 139 projets de loi seront déposés en seulement deux ans. Le gouvernement a engagé sa responsabilité trois fois sur sa politique générale, les 9 avril 1986, 7 avril 1987 et 3 décembre 1987. Il a aussi engagé sa responsabilité sur 8 projets de loi, considérés comme adoptés, afin de ne pas retarder le calendrier des réformes. Après trois semaines de débats, le 13 mai 1986, le gouvernement engage sa responsabilité sur le projet de loi d’habilitation économique et sociale, premier texte de la législature, Jacques Chirac déclarant que « les débats parlementaires ne doivent pas devenir des moyens de freiner ou d’empêcher des réformes que le pays a voulues ». En effet, la motion de censure ne recueille que 251 voix, la majorité requise étant de 289 voix. Le 20 mai, Jacques Chirac justifie l’engagement de responsabilité du gouvernement sur le projet de loi d’habilitation électorale par la solidité, la pérennité et l’esprit des institutions ainsi que « l’urgence d’une réforme qui ne doit pas intervenir à la veille d’un scrutin national ». C’est aussi « la nécessité d’agir avec promptitude et détermination » qu’invoque le Premier ministre, lors de l’engagement de responsabilité sur le projet de loi de finances rectificative, le 28 mai 1986. De même, l’adoption du projet de loi sur les privatisations a été accélérée, après le refus du Président de la République, François Mitterrand, annoncé le 14 juillet 1986, au nom de l’indépendance nationale, de signer l’ordonnance sur la privatisation de 65 entreprises publiques. À l’Assemblée nationale, saisie dès le 24 juillet, Jacques Chirac motive le recours à la procédure de l’article 49, alinéa 3 de la Constitution, avant même la discussion générale, par le souci d’« agir vite », regrettant même si « la procédure était parfaitement légale sur le fond » que la voie de l’ordonnance ait été « fermée, malgré la Constitution ». La procédure employée, en l’absence d’adoption de la cinquième motion de censure de la législature, a ainsi permis l’adoption du projet de loi, par les deux assemblées, du texte en seulement quinze jours. Le 5 août, c’est sur le projet de loi sur la liberté de communication que le Premier ministre, à l’issue de la discussion générale, engage pour la cinquième fois la responsabilité du gouvernement, sur un texte modifié par les amendements du gouvernement et de la commission des affaires culturelles et sociales, en raison du « combat de retardement au Sénat où l’opposition a excellé dans un travail de sape aussi vain qu’inutile ». Après le refus du Président de la République de signer deux ordonnances relatives au rétablissement du scrutin majoritaire et au redécoupage électoral, Jacques Chirac use, le 10 octobre, de la procédure de l’article 49-3 dans la mesure où, déclare-t-il, « il s’agit pour le Parlement de confirmer sa volonté exprimée, sans équivoque, il y a quelques mois ». Une nouvelle fois, le 22 octobre, le gouvernement engage sa responsabilité sur le texte qui, en l’absence de dépôt d’une motion de censure, est considéré comme adopté. Enfin, la réforme de l’aménagement du temps de travail a fait l’objet d’un parcours semé d’obstacles. Le 17 décembre 1986, le Président de la République fait connaître son refus de signer l’ordonnance relative à l’aménagement du temps de travail. Souhaitant une adoption rapide sans inscription à l’ordre du jour d’une session extraordinaire, le gouvernement décide d’en intégrer le texte par voie d’amendement, créant un article, reprenant, sous forme de paragraphes, les articles de l’ordonnance dans le texte issu de la commission mixte paritaire d’un projet de loi portant diverses mesures d’ordre social. Au terme d’un débat fleuve de dix-huit heures de discussion ininterrompue, sans possibilité d’amendement pour l’opposition, le texte est adopté, le 20 décembre 1986. Mais une décision du Conseil constitutionnel, du 23 janvier 1987, en raison de la procédure utilisée, annule la loi, estimant que l’ampleur de l’amendement présenté par le gouvernement excédait manifestement le droit d’amendement défini à l’article 44 de la Constitution. Le 21 avril 1987, le texte annulé est présenté au Sénat qui adopte la question préalable afin de raccourcir le débat. Le texte transmis à l’Assemblée nationale, dont la discussion démarre le 12 mai, fait l’objet d’un débat très lent en raison du harcèlement de l’opposition. Le 18 mai 1987, après 35 heures de débat, le gouvernement en suspend l’examen, mais de seulement cinq articles. Jacques Chirac engage, le 20 mai, pour la huitième fois, la responsabilité du gouvernement, déclarant que le gouvernement « souhaitait laisser à la représentation nationale tout le temps nécessaire pour s’exprimer sur ce projet », mais déplorant l’obstruction systématique de l’opposition « alors qu’il s’agit d’un texte d’urgence ». La motion de censure, recueillant seulement 250 voix alors que la majorité requise est de 289 voix, le texte est considéré comme adopté en première lecture et définitivement adopté le 9 juin, six mois après le refus du Président de signer l’ordonnance.

Le Président de la République reconquiert l’influence qu’il semblait avoir perdue lorsqu’il préside le premier conseil des ministres, après la nomination du chef du gouvernement. En effet, le chef de l’État exerce une magistrature tribunicienne face au mécontentement universitaire et social, utilisant son droit de critiquer la politique mise en œuvre par le Gouvernement. Ainsi, il manifeste sa désapprobation, le 14 mai 1986, vis-à-vis de la décision du gouvernement de supprimer la loi sur l'autorisation administrative de licenciement. Il déclare aussi comprendre les lycéens et les étudiants qui manifestent, en novembre-décembre 1986, contre le projet de réforme de l'enseignement supérieur. Il reçoit, le 1er janvier 1987, une délégation de cheminots grévistes, alors que le conflit à la SNCF s’enlise et qu’il s’étend à EDF et à la RATP, tandis que Jacques Chirac refuse de céder aux revendications salariales, estimant qu’il existe un risque de relance de l’inflation.

Face à François Mitterrand, qui joue habilement de son autorité présidentielle dans le cadre du « domaine réservé » et qui, à l’approche de l’élection présidentielle, sait mobiliser l’attention par rapport à la situation en Nouvelle-Calédonie, Jacques Chirac peine à s’imposer. Son volontarisme réformiste inquiète une opinion davantage rassurée par la continuité incarnée par le président sortant. La sortie de son ouvrage, Une ambition pour la France, publié chez Albin Michel, ne renverse pas la tendance. À l’élection présidentielle du printemps 1988, il distance au premier tour, le 24 avril, son concurrent UDF, Raymond Barre, mais son médiocre score de 19,96 % ne lui apporte pas la dynamique nécessaire pour aborder en force le second tour face à François Mitterrand. Le contexte calédonien pèse sur la campagne électorale. Ayant du mal à se positionner entre le centre-droit incarné par Raymond Barre et l’extrême-droite représentée par Jean-Marie Le Pen, il échoue à rassembler tous les électeurs de droite et ne recueille que 45,97 % des suffrages. Bernadette Chirac confesse amèrement : « décidément, les Français n’aiment pas mon mari »…. Aux élections législatives de juin 1988, les électeurs de la troisième circonscription de la Corrèze le consolent en lui accordant dès le premier tour, le 5 juin, 58 % des suffrages, loin devant le socialiste Yvon Gourhand (24,5 % des voix) et le communiste Christian Audouin (15,9 % des voix). Il s’inscrit au groupe RPR et reste membre de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales. Il intervient lors du dépôt d’une motion de censure par Jean-Claude Gaudin et Bernard Pons, en juin 1989, pour soutenir cette démarche. Il dépose quelques propositions de loi sur des sujets qui lui tiennent à cœur (sécurité routière, meilleure insertion des harkis, etc.). Avec le groupe RPR, il apporte, en janvier 1991, son soutien à l’intervention française lors de la première Guerre du Golfe. Il vote en faveur de la loi du 1er décembre 1988 relative au revenu minimum d’insertion. Mais l’ancien Premier ministre se montre globalement peu actif au Palais-Bourbon.

Pour Jacques Chirac, la fin des années 1980 et le début des années 1990 constituent une phase de doute. La défaite à la présidentielle suscite une remise en question personnelle. Certes, les municipales de mars 1989 le voient, pour la troisième fois, réélu triomphalement à la mairie de Paris, ses listes gagnant dans les 20 arrondissements ; il avait reçu, en 1987, une Marianne d’or pour ses dix ans de mandat à la mairie de Paris. Mais cette victoire est effacée par les problèmes qu’il rencontre à la tête du RPR. Au printemps 1989, il doit d’abord surmonter la contestation générationnelle des quadras « rénovateurs », François Fillon, Philippe Séguin, Alain Carignon, Étienne Pinte et, surtout, Michel Noir, élu maire de Lyon en mars 1989 et figure de l’ouverture au centre. Les rénovateurs échouent toutefois à s’unir aux élections européennes de juin 1989. La contestation est relancée l’année suivante, aux assises du RPR, au Bourget, le 11 février 1990, où le tandem Pasqua-Séguin, qui avait déjà demandé, en février 1989, à Jacques Chirac d’abandonner la présidence du Rassemblement, dénonce la stratégie d’union avec l’UDF et appelle à une rénovation du RPR. Jacques Chirac remet son poste de président en jeu, après avoir déclaré qu’il n’accepterait de présider le nouveau RPR qu’à la condition d’obtenir les deux tiers des voix. La motion Pasqua-Séguin obtenant 31,6 % des voix, Jacques Chirac parvient à conserver le leadership du parti, grâce à l’appui décisif d’Alain Juppé, qui déclare que « sans Jacques Chirac, il n’y a plus de RPR ». Mais les tensions au sein du parti ne sont pas évacuées pour autant. Elles réapparaissent au grand jour lors de la campagne référendaire en vue de l’autorisation de ratification du traité de Maastricht, en septembre 1992. En effet, une moitié du RPR, menée par Charles Pasqua et Philippe Séguin, grossit le camp du « non ». Jacques Chirac, qui, sur les conseils d’Édouard Balladur, de Jérôme Monod et de Jacques Friedman, milite pour le « oui », parvient tant bien que mal à maintenir l’unité de son parti, en s’étant abstenu volontairement lors du vote du projet de loi constitutionnelle ajoutant à la Constitution un titre intitulé : « De l’Union européenne ». Le 4 juillet 1992, il déclare : « En toute lucidité, sans enthousiasme mais sans état d’âme, car lorsqu’il s’agit de la France et de sa place dans l’Europe, l’ambiguïté ne peut être de mise, je voterai oui ». Cependant il ajoute : « Il va de soi que, dans un tel débat où chacun est placé face à sa conscience, la liberté de vote s’impose. » L’ancien Premier ministre était persuadé qu’il devait devenir un Européen convaincu s’il voulait remporter la prochaine élection présidentielle.

Aux élections législatives du printemps 1993, Jacques Chirac, qui a joué un rôle décisif dans la campagne, est réélu député, dès le premier tour, en obtenant 59 % des suffrages exprimés face au communiste Christian Audouin, conseiller général du canton de Bugeat (15,7 % des voix), à la socialiste Bernadette Bourzai, conseillère municipale d’Égletons (15,6 % des voix), à l’écologiste Anne-Marie Beneix (3,3 %) et à la frontiste Marie-Madeleine Bonneau (3 %). Le RPR obtient 242 sièges, devenant la première force politique, et l’UDF 207 sièges. Au total RPR, UDF et divers droite comptent 480 députés, soit plus de 80 % des sièges de l’Assemblée nationale. C’est la plus large majorité parlementaire de la Ve République. Instruit par le précédent de la première cohabitation, le président du RPR se tient en réserve. Édouard Balladur est nommé Premier ministre par le Président François Mitterrand parce qu’il « apparaît le plus apte à rassembler les différentes composantes de la majorité ». Mais le chef du gouvernement, porté par ses réussites économiques et sa popularité croissante au sein de l’opinion, ne cache bientôt plus ses ambitions présidentielles. Au Palais-Bourbon, Jacques Chirac intervient. Il vote pour la loi du 22 juillet 1993 relative aux pensions de retraite et à la sauvegarde de la protection sociale. Il quitte en avril 1994 la commission des affaires culturelles, familiales et sociales pour rejoindre celle de la défense nationale et des forces armées. S’estimant trahi par son « ami de trente ans », il semble fuir les médias. En fait, il reconstruit peu à peu son image avec l’aide de proches, notamment sa fille cadette, Claude, sa conseillère en communication, depuis plusieurs années à l’Hôtel de Ville. Jacques Chirac tend à ralentir son élocution, à se poser en homme d’expérience, loin du « système » et à l’écoute du pays, multipliant les plongées en province, à la rencontre de chefs d’entreprise et de responsables d’associations, et, à Paris, s’entretenant avec des intellectuels ou des chercheurs.

Lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 1995, il réalise un spectaculaire retour politique. En effet, lorsqu’en novembre 1994, il annonce sa candidature, les sondages ne lui laissent guère de chance et l’élection d’Édouard Balladur est considérée comme acquise. Beaucoup de figures du RPR, comme Charles Pasqua ou Nicolas Sarkozy, et même son ancien directeur de cabinet à la mairie de Paris, Michel Roussin, lui préfèrent Édouard Balladur par ailleurs soutenu par l’UDF. Mais Jacques Chirac reste concentré sur l’objectif élyséen. Épaulé par quelques proches comme Alain Juppé et Maurice Ulrich, il peut compter sur l’appui des deux tiers des élus du parti, sur le soutien de la majorité des secrétaires de fédérations et sur l’affection fidèle de la base militante. N’étant plus associé au gouvernement, il peut incarner le changement tandis que Philippe Séguin lui conseille d’orienter sa campagne contre la « fracture sociale », « l’immobilisme » et la « pensée unique ». Ce discours, aux accents du gaullisme social inspirant ses deux ouvrages programmatiques, Une nouvelle France et Une France pour tous, lui vaut les sympathies des couches populaires, des jeunes, des femmes et l’attention de certains intellectuels de gauche comme Emmanuel Todd. Alors que Lionel Jospin est choisi comme candidat par 66 % des adhérents du Parti Socialiste (PS), et investi par un congrès extraordinaire du parti, le 5 février 1995, des sondages étayent l’hypothèse d’un second tour entre le maire de Paris et le Premier ministre. Or, infirmant les prévisions des sondages, c’est Lionel Jospin qui arrive en tête le 23 avril, au premier tour, avec 23,3 % des suffrages exprimés. Arrivé deuxième, avec 20,84 %, devant Édouard Balladur, 18,5 %, Jacques Chirac l’emporte au second tour face au socialiste Lionel Jospin, grâce au ralliement de son rival gaulliste et de l’UDF. Le 7 mai 1995, il est élu président de la République par 52,6 % des suffrages exprimés.

Malgré une campagne axée sur la justice sociale inspirée de Philippe Séguin, il choisit, le 17 mai, comme Premier ministre, le libéral Alain Juppé, président par intérim du RPR et fixe au gouvernement « une obligation de résultats ».

Le 16 juillet 1995, lors de la cérémonie de commémoration du 53e anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv, il prononce un discours reconnaissant la responsabilité de « l’État » dans la déportation des Juifs de France, en rupture spectaculaire avec la position de ses prédécesseurs. « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. » À la suite de ce discours est créée la mission d’étude sur la spoliation des biens des Juifs de France, puis en 1999 la Commission d’indemnisation des victimes des spoliations (CIVS).

Le nouveau président décide la reprise des essais nucléaires suspendus depuis avril 1992, tout en accélérant le programme de simulation des essais, afin de garantir « la sûreté, la sécurité et la fiabilité » de la force française de dissuasion. La campagne de tirs se clôt le 27 janvier 1996, et la France signe, le 24 septembre, le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE). En Bosnie-Herzégovine, il ordonne, à la suite du meurtre de soldats français, des représailles dans le cadre de l'OTAN, mettant fin à la guerre civile ; et c’est à l’Élysée qu’a lieu, le 14 décembre 1995, la signature des accords de Dayton par les présidents serbe, croate et bosniaque, mettant un terme au conflit. Après avoir annoncé une profonde réforme de la défense et lancé un grand débat sur le service national, il propose, le 28 mai 1996, la fin du service militaire et la professionnalisation des armées avant la promulgation, le 28 octobre 1997, de la loi portant réforme du service national.

Mais la politique de rigueur budgétaire, préconisée par le Premier ministre, dans le cadre des règles imposées par Bruxelles, provoque un malaise social. Un nouveau gouvernement Juppé, resserré autour de quelques personnalités, est nommé en novembre 1995. En marge du débat sur la sécurité sociale, éclatent un mouvement de protestation des étudiants, puis des grèves dures dans le secteur public, provoquant notamment une paralysie générale des transports publics. Le plan du gouvernement sur les retraites est retiré le 15 décembre 1995, mais le gouvernement refuse de céder sur la réforme de la Sécurité sociale. La popularité de l’exécutif baisse rapidement et les sondages marquent une forte perte de confiance de l’opinion vis-à-vis du chef du gouvernement, puis une légère amélioration en février 1997. Craignant un effondrement de celle-ci avant les législatives de 1998, le chef de l’État préfère, sur les conseils du secrétaire général de l’Élysée, Dominique de Villepin, avancer la date du scrutin, et prononce le 21 avril la dissolution de l’Assemblée nationale. Mais ces élections anticipées de 1997 sont gagnées par la gauche plurielle qui obtient, le 1er juin, 12,3 millions de suffrages, soit 48,36 % des suffrages exprimés, contre 11,7 millions de voix à la droite traditionnelle, 46,04 %, et 1,4 million de voix au Front national, et en sièges 320 députés sur 577. Jacques Chirac, qui décide de ne pas démissionner contrairement au précédent gaullien de 1969, est confronté à une cohabitation inattendue avec le socialiste, Lionel Jospin, à Matignon.

La situation se complique rapidement pour Jacques Chirac qui voit le RPR perdre la ville de Paris et se discréditer dans les affaires. L’image du chef de l’État est, elle-même, écornée par les enquêtes judiciaires sur le financement du RPR. Le Conseil constitutionnel s’oppose toutefois à ce que le Président soit entendu par les juges. Le nouveau Rassemblement pour la France (RPF) de Charles Pasqua attire les souverainistes tandis que François Bayrou refuse de s’intégrer dans l’Union en Mouvement (UEM), grand parti d’union des droites mis en place dans la perspective de la présidentielle de 2002. Le référendum sur le quinquennat présidentiel du 24 septembre 2000, même s’il a dégagé une majorité de « oui », a été fortement boudé par les Français (près de 70 % d’abstentions). Mais Jacques Chirac parvient, dans un contexte international tendu, lié aux attentats du 11 septembre 2001, à se représidentialiser sur le terrain de la sécurité. Il définit, en effet, dans un entretien télévisé, le 14 juillet 1997, une vision extensive de ses prérogatives, défendant la prééminence de ses compétences sur tout ce qui touche à la place de la France dans le monde, l’acquis européen, la modernisation et l’équilibre de la société. Le président et le Premier ministre se rendent ensemble aux sommets européens, agissent conjointement dans la crise du Kosovo, à la conférence de Rambouillet en vue de trouver une issue pacifique, puis pour la participation à l'opération menée par l'OTAN dans les Balkans en 1999, et, après les attentats du 11 septembre 2001, à la Force internationale d'assistance et de sécurité en Afghanistan. Il se présente comme le garant des valeurs républicaines, mettant en garde contre toute alliance entre la droite de gouvernement et le Front national.

L’exercice d’une cohabitation qu’il souhaite « harmonieuse et même cordiale » n’empêche pas Jacques Chirac de formuler des « réserves », voire des critiques, à l’encontre d’un gouvernement conforté par une popularité due à la baisse du chômage. Le 14 juillet 2000, lors du traditionnel entretien télévisé du Président de la République, il se livre à une critique en plusieurs points de l’action du gouvernement. Il dénonce le « manque de volonté d’agir » en matière de sécurité, se déclarant favorable à un couvre-feu applicable aux mineurs. Il indique que le chômage a moins baissé en France qu’en Europe. Il relève qu’il n’y a pas de hausse du pouvoir d’achat. Il dénonce l’inertie du gouvernement face au problème des retraites et l’absence de concertation avec les partenaires sociaux. Dans la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), il demande, le 7 novembre 2000, l'interdiction immédiate des farines animales dans l'alimentation des bovins, prenant à revers le gouvernement, auquel est reproché un retard par rapport à la législation britannique. Malgré des sondages peu favorables, il annonce sa candidature pour l'élection présidentielle, dès le 11 février 2002, à Avignon, prenant de cours Lionel Jospin qui le fait seulement le 20. Il profite aussi des maladresses de communication de son adversaire de gauche qui le juge publiquement « vieilli et usé ». Au premier tour de l’élection présidentielle, le 21 avril 2002, Lionel Jospin, avec 16,1 % des suffrages exprimés, est devancé par Jean-Marie Le Pen, 16,86 %, Jacques Chirac en obtenant 19,88 %, ce qui conduit à un deuxième tour inédit entre le président sortant de droite et le chef du Front national. Le choc politique est considérable dans l’opinion, comme en témoigne une forte mobilisation de l’opinion, et des manifestations du 1er mai, rassemblant plus d’un million et demi de personnes contre l’extrême-droite. Jacques Chirac, qui bénéficie du soutien de la gauche et qui a refusé le traditionnel débat télévisé du deuxième tour, remporte facilement la présidentielle, le 5 mai, avec 82 % des suffrages exprimés.

Dans la perspective des législatives de juin 2002, est créé un nouveau parti de rassemblement à droite, l’Union pour un mouvement populaire (UMP). Cette formation remporte les législatives. Jean-Pierre Raffarin entre à Matignon. Il sera remplacé, en mai 2005, par Dominique de Villepin. Reconduit à l’Elysée pour désormais cinq ans dans le cadre du quinquennat, Jacques Chirac prend rapidement plusieurs mesures annoncées lors de la campagne (baisse de l’impôt sur le revenu, réforme des retraites menée en 2003 par François Fillon, création d’un conseil de sécurité intérieure dirigé par Philippe Massoni, lutte contre l’insécurité routière, soutien à la recherche contre le cancer, meilleure insertion des handicapés, lancement des centres éducatifs fermés, etc.). Il frappe surtout les esprits, en refusant de s’engager aux côtés des États-Unis dans la guerre en Irak, puis en renforçant l’axe franco-allemand. Lors du sommet mondial du développement durable à Johannesburg, sa formule « notre maison brûle et nous regardons ailleurs », le 2 septembre 2002, est généralement considérée comme un constat exact de la situation de l'environnement. Ce second mandat est toutefois terni par l’échec du référendum sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe, le 29 mai 2005, le « non » recueillant 54,68 % des suffrages exprimés, alors que le chef de l’État s’était investi personnellement dans la campagne. L’année suivante, le gouvernement de Dominique de Villepin doit renoncer à instaurer le contrat première embauche (CPE), contrat de travail à durée indéterminée, à destination des moins de 26 ans prévu par l'article 8 de la loi pour l'égalité des chances, devant le mouvement de contestation massif des jeunes, de février à avril 2006, estimant qu’il s’agit d’un emploi précaire. Il revient sur son action nationale et internationale à la tête de l’État à l’occasion de la parution, en 2006 et 2007, des deux ouvrages, Mon combat pour la France et Mon combat pour la paix. Le 11 mars 2007, il annonce solennellement, dans une allocution télévisée, qu’il ne briguera pas un troisième mandat présidentiel, mettant ainsi fin à quarante ans d’action politique, rappelant le travail accompli, mais avouant qu’il aurait souhaité « bousculer davantage les égoïsmes et les conservatismes ».

Après son départ de l’Élysée, le 16 mai 2007, Jacques Chirac siège de droit au Conseil constitutionnel, présidé depuis le 5 mars par son ami Jean-Louis Debré. Retiré dans un appartement du quai Voltaire, prêté par la famille de son ami le président libanais Rafiq Hariri, assassiné à Beyrouth en février 2005, il se consacre à des voyages internationaux liés à la défense de causes caritatives et environnementales, thématiques développées dans son ouvrage, Demain il sera trop tard, publié en 2008. Il se consacre aussi à la Fondation Chirac, qu’il lance en 2008, au Musée des arts et cultures d’Afrique, d’Océanie et des Amériques. Il préside le jury du Prix pour la Prévention des conflits et s’investit beaucoup dans la défense des langues rares et des spécificités culturelles dans le monde. En 2009, il publie aux éditions Nil les deux tomes de ses Mémoires, Chaque pas doit être un but et Le Temps présidentiel. Le premier tome est un immense succès avec près de 400 000 exemplaires écoulés. Ce tirage élevé traduit la popularité grandissante de l’ancien chef de l’État qui, sondage après sondage, figure parmi les personnages publics préférés des Français. Souffrant des séquelles d’un accident vasculaire cérébral dont il a été victime en 2005, Jacques Chirac se met en congé du Conseil constitutionnel. Son état physique l’empêche d’assister au procès des emplois fictifs de la mairie de Paris concernant des employés permanents du RPR alors présidé par lui. Condamné, contre l'avis du parquet, pour détournement de fonds publics, abus de confiance et prise illégale d'intérêts à deux ans de prison avec sursis, il déclare dans un communiqué ne pas faire appel même si « sur le fond, il conteste catégoriquement ce jugement », justifiant sa décision par le fait qu'il n'a « plus, hélas, toutes les forces nécessaires pour mener par [lui-même], face à de nouveaux juges, le combat pour la vérité ». Ses apparitions publiques se font de plus en plus rares, ce qui ne l’empêche pas de s’engager encore, de temps à autre, dans la vie politique française. Il fait ainsi savoir son soutien à Alain Juppé, dans le cadre des primaires à droite pour la présidentielle de 2017.

C’est tardivement, que le grand public le découvre sous un jour intime. Longtemps, les médias l’avaient présenté sous l’aspect réducteur du jeune loup pompidolien des années 60, avalant les dossiers avec le même appétit que les plats dits « canaille », du politicien pressé levant les bras en V à la tribune des meetings, serrant des mains à la chaîne et caressant la robe des vaches au salon de l’Agriculture, un élu à la culture sommaire et aux plaisirs simples. Un Rastignac résumé à son élan vital et à son appétit de pouvoir. Ses biographes, Thierry Desjardins en 1983, Franz-Olivier Giesbert en 1987, Éric Zemmour en 2002, Nicolas Domenach et Maurice Szafran en 2000 et 2003, Pierre Péan en 2007, ont progressivement révélé un autre Chirac plus complexe. Si « l’animal politique », et l’homme des réseaux, n’est pas oublié, on découvre aussi un amateur de chants grégoriens et des œuvres de Pierre Boulez, un traducteur de Pouchkine, un grand connaisseur des poésies japonaises, de l’œuvre de Saint-John Perse et de l’art des peuples premiers. On apprend combien le centre d’art contemporain Pompidou lui est redevable, on compte ses nombreux amis directeurs de galeries et éditeurs parisiens, on prend la mesure de son engagement humaniste et de ses convictions antiracistes. Émergent aussi le père bouleversé par l’anorexie de sa fille aînée, Laurence, décédée en avril 2016, et très lié à sa deuxième fille Claude, l’élu sincèrement touché par la détresse des plus humbles et notamment des handicapés mentaux, étant trésorier à partir de 1969 de la Fondation Claude Pompidou venant en aide aux vieillards défavorisés et aux enfants handicapés.

Ce Phénix, plusieurs fois « enterré politiquement » des médias et souvent sous-estimé par ses adversaires de gauche comme de droite, a su à chaque fois se relancer en apprenant de ses erreurs et en corrigeant ses impatiences. S’adaptant aux circonstances, forçant parfois son destin, il s’est assigné la synthèse d’un héritage corrézien et d’un néo-gaullisme pompidolien. Au risque de laisser aussi le souvenir d’une succession de séquences multiples, plutôt dirigiste lors de son premier passage à Matignon avant de devenir libéral pendant le second, porteur d’un gaullisme réformateur et social en 1974, mais représentant d’un gaullisme plus autoritaire en 1988, attentif à la « fracture sociale » et pourfendeur de la « pensée unique » en 1995, mais respectueux des équilibres budgétaires imposés par la Commission européenne en 1997, et champion de la lutte contre l’extrême droite en 2002.

Titulaire de la Grand-Croix de l’Ordre national du Mérite, de la Croix de la Valeur militaire, chevalier du Mérite agricole et des Arts et Lettres, il est aussi décoré de l’Étoile noire, du Mérite sportif, du Mérite touristique et de la médaille de l’Aéronautique.

Le 20 juin 2016, le musée du quai Branly, à l’occasion de ses 10 ans, présentant dans ce cadre une exposition exceptionnelle Jacques Chirac ou le dialogue des cultures, prend l’appellation de Musée du quai Branly-Jacques Chirac.