Jules, Claude, Gabriel Favre

1809 - 1880

Informations générales
  • Né le 21 mars 1809 à Lyon (Rhône - France)
  • Décédé le 19 janvier 1880 à Versailles (Seine-et-Oise - France)

Mandats à l'Assemblée nationale ou à la Chambre des députés

Régime politique
Deuxième République
Législature
Assemblée nationale constituante
Mandat
Du 23 avril 1848 au 26 mai 1849
Département
Loire
Groupe
Républicain modéré
Régime politique
Deuxième République
Législature
Assemblée nationale législative
Mandat
Du 8 juillet 1849 au 2 décembre 1851
Département
Rhône
Groupe
Gauche
Régime politique
Second Empire - Corps législatif
Législature
IIe législature
Mandat
Du 25 avril 1858 au 7 mai 1863
Département
Seine
Groupe
Républicain
Régime politique
Second Empire - Corps législatif
Législature
IIIe législature
Mandat
Du 14 juin 1863 au 27 avril 1869
Département
Rhône
Groupe
Républicain
Régime politique
Second Empire - Corps législatif
Législature
IVe législature
Mandat
Du 6 juin 1869 au 4 septembre 1870
Département
Seine
Groupe
Gauche
Régime politique
Assemblée Nationale
Législature
Mandat
Du 8 février 1871 au 7 mars 1876
Département
Rhône
Groupe
Gauche républicaine

Mandats au Sénat ou à la Chambre des pairs

Sénateur
du 30 janvier 1876 au 19 janvier 1880

Biographies

Biographie extraite du dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889 (Adolphe Robert et Gaston Cougny)

Représentant du peuple en 1848 et en 1849, député de 1858 à 1870, membre du gouvernement de la Défense nationale, ministre, représentant en 1871 et sénateur de 1876 à 1880, né à Lyon (Rhône) le 21 mars 1809, mort à Versailles (Seine-et-Oise) le 19 janvier 1880, il appartenait à une famille de commerçants originaires de la Savoie. Il fit de bonnes études au collège de Lyon, passa une année en Italie et vint faire son droit à Paris, où il assista à la révolution de 1830.

De bonne heure il se déclara républicain ; toutefois il est inexact qu'il ait publiquement, dès le 29 juillet 1830, réclamé l'abolition de la royauté. De retour à Lyon, il entra au barreau, où il prit une position importante. Collaborateur du Précurseur, il assista ce journal, comme avocat, dans plusieurs procès, et fut lui-même poursuivi pour un article où le gouvernement vit une attaque contre la magistrature : M. Jules Favre fut acquitté.

La popularité que lui avait valu son talent le fit choisir, en avril 1834, comme défenseur des mutuellistes prévenus d'association illicite. Le jour même du procès, la guerre civile éclatait dans la ville, et le combat, engagé autour du palais de justice, venait faire à la plaidoirie de l'avocat un accompagnement sinistre. Après trois journées de lutte, pendant lesquelles la fusillade n'avait pas cessé, M. Jules Favre fit une démarche auprès du préfet, M. de Gasparin, dans le dessein d'obtenir la fin de la répression ; l'escorte militaire qui lui fut donnée lors de cette visite fit croire à son arrestation ; mais la vérité est qu'il ne courut personnellement aucun danger. Un an après ces événements, s'ouvrit à Paris, devant la cour des pairs, le fameux procès d'avril, où l'accusation reliait en un même faisceau les mouvements insurrectionnels qui avaient éclaté sur divers points de la France. Protestant contre la juridiction exceptionnelle à laquelle le gouvernement les soumettait, la plupart des accusés étaient d'accord pour refuser de reconnaître la compétence de la cour. Mais Me Jules Favre, qui avait accepté la défense de ceux de Lyon, leur conseilla une tout autre attitude, désireux qu'il était de manifester sur un grand théâtre une puissance de parole et de passion dont l'effet fut considérable. Pendant près de trois mois, Me Jules Favre soutint presque seul tout le poids de la défense. Il s'attacha principalement à nier toute participation des associations industrielles de Lyon aux complots ou attentats visés par l'avocat général. Il n'admettait pas davantage que la Société des Droits de l'homme y eût eu aucune part. Puis il se livra à un long et minutieux examen des faits, pour établir que le gouvernement avait voulu, avait préparé les événements du mois d'avril. La discussion des faits terminée, il résuma ainsi les assertions contradictoires de l'accusation et de la défense :

« Vous nous accusez d'avoir attenté contre la sûreté de l'Etat, et moi j'accuse le pouvoir de n'avoir pas déjoué cet attentat. Je l'accuse d'avoir nourri l'émeute en attirant les insurgés sur la place publique, alors qu'il lui était facile de la comprimer. Vous nous accusez d'avoir construit des barricades ; moi je vous accuse de les avoir laissé élever sous les yeux des agents de police et de l'autorité civile, et d'avoir jeté parmi les groupes inoffensifs des excitateurs soldés. Vous nous accusez d'avoir usé de la force contre les défenseurs de l'ordre ; moi je vous accuse d'avoir déchiré la loi qui protège la vie des citoyens, d'avoir donné la consigne qui à elle seule suffisait pour allumer l'insurrection ; d'avoir compromis la vie des femmes, des enfants, des vieillards ; d'avoir prolongé la lutte sans nécessité, et d'avoir enseveli sous les ruines de nos maisons nos familles qui ne vous attaquaient pas. Je vous accuse d'avoir été sourds aux demandes de trêve et de conciliation qui étaient faites de toutes parts, et de n'avoir pas épargné la vie des vaincus. Vous ayez fait votre réquisitoire, voilà le mien ; ils resteront tous deux affichés à la porte de ce palais, et nous verrons lequel durera davantage, lequel la France lira avec le plus d'indignation. »

Jules Favre sortit de ce procès, brisé de fatigue et gravement malade, mais désormais consacré par la renommée. Sa santé rétablie, il vint (1836) se fixer à Paris, et dans les loisirs que lui laissait sa profession, collabora au Droit, au National et au Monde.

Survint la révolution de février. Appelé par Ledru-Rollin au ministère de l'Intérieur en qualité de secrétaire général, il y représenta l'élément modéré et rédigea personnellement les circulaires adressées, en vue des élections, par le gouvernement provisoire à ses commissaires dans les départements, circulaires qui lui furent souvent reprochées, en raison des pouvoirs discrétionnaires qu'il donnait à ses agents.

Elu, le 23 avril 1848, par le département de la Loire, le 11e et dernier de la liste, avec 34 260 voix, représentant à l'Assemblée constituante, il donna sa démission de secrétaire général, vint siéger au Palais-Bourbon dans la gauche modérée, fit partie du comité des Affaires étrangères, et vota :

- contre le rétablissement de la loi sur le cautionnement,
- pour l'abolition de la peine de mort,
- pour l'ensemble de la Constitution,
- contre la réduction de l'impôt du sel,
- contre la proposition Rateau,
- pour les crédits de l'expédition romaine (16 avril 1849),
- pour l'amnistie des transportés.

Après les événements du 15 mai 1848, le procureur-général Portalis et le procureur de la république Landrin ayant déposé une demande en autorisation de poursuites contre Louis Blanc, Jules Favre fut nommé rapporteur de la commission chargée d'examiner les motifs du réquisitoire ; il donna lecture, dans la séance du 2 juin, d'un rapport très long et « qu'il lut, dit un historien, d'un ton si adouci, que, presque jusqu'à la fin, le public des tribunes s'imagina qu'il allait conclure contre l'autorisation de poursuites ». Mais le rapport concluait favorablement. Le journaliste Ribeyrolles qualifia ce document par une expression souvent citée depuis : il l'appela une jatte de lait empoisonné. « Messieurs, disait Jules Favre, votre commission vous apporte ici l'expression d'une conviction profonde. Non seulement rien n'a pu lui faire soupçonner qu'une pensée de réaction politique ait inspiré la mesure qu'elle a dû apprécier ; non seulement elle a trouvé une garantie toute-puissante dans la loyauté, le patriotisme et la fermeté des magistrats qui ont signé le réquisitoire, mais encore elle est sûre que, dans une question de cette gravité, si le moindre indice de parti pris contre une opinion se manifestait, toute l'Assemblée se lèverait pour la désavouer. » Or, c'est précisément ce que l'Assemblée fit, le lendemain, par son vote, en rejetant, à 369 voix contre 337, les conclusions du rapport.

Le 13 juin, Jules Favre, comme rapporteur du septième bureau, chargé d'examiner la validité de l'élection du prince Louis Bonaparte, proposa l'admission du prince :
« Le nouvel élu, dit-il, n'a justifié encore ici ni son âge ni sa nationalité, cela est vrai ; mais s'arrêter à de telles chicanes serait indigne d'une grande assemblée. »
Il est vrai que le rapporteur, à quelques jours de là, fit en quelque sorte amende honorable de sa précédente opinion, en proposant que la lettre récente de Louis Bonaparte à l'Assemblée fût déposée entre les mains du ministre de la Justice, « afin qu'il y donne telle suite qu'il avisera. »

Jules Favre soutint le général Cavaignac dans la répression de l'insurrection de juin. Mais, dans la séance du 30 novembre, il se montra opposé à l'expédition de Civita-Vecchia, entreprise sur les ordres du général sans l'assentiment de l'Assemblée qui, d'ailleurs, s'empressa d'y adhérer par un ordre du jour motivé.

Après l'élection du prince-président, le représentant de la Loire appuya (29 janvier 1849), par un discours qui tient sept colonnes du Moniteur, les conclusions de la commission défavorables à la proposition Rateau. Sur l'expédition romaine, il commença par approuver le crédit de 12 millions réclamé par le gouvernement, puis il se plaignit amèrement, le 7 mai, qu'on eût détourné cette expédition de son but, en attaquant la république romaine et en préparant la restauration du pape.
« Au mépris de la parole qui avait été donnée par le chef de l'expédition, qu'il ne s'immiscerait en rien dans le gouvernement intérieur du pays qu'il venait ainsi occuper militairement, une partie de la force armée a été désarmée, le préfet de Civita-Vecchia a été suspendu, on a occupé des forteresses, et on a tenu, le lendemain du jour de l'occupation, un langage dans lequel on disait à des populations qui étaient accourues avec nous, je le répète, au moins avec bienveillance, que si Civita-Vecchia avait résisté, on s'en serait emparé de vive force... Je le dis, messieurs, avec la douleur dans l'âme, avec la rougeur au front, le sang italien, le sang français a coulé ! Que la responsabilité en retombe sur les imprudents qui nous ont joués, car nous l'avons été. »

Le 11 mai, il accentua son attitude, et dit :
« Et quand bien même nous serions à la veille de rentrer dans la vie privée, quand bien même nous n'aurions que vingt-quatre heures devant nous, si la Constitution a été violée, nous devons la venger; si notre dignité a été outragée, nous devons la sauvegarder, et nous devons écarter avec dédain les subterfuges et les sophismes à l'aide desquels on a essayé de nous faire douter de nous-mêmes. »
Et il fit la proposition de déclarer que le ministére avait perdu la confiance du pays.

Elu représentant à la Législative par le département du Rhône, le 8 juillet 1849, par 41 337 voix sur 81 663 votants et 154 259 inscrits, en remplacement de Commissaire, qui avait opté pour un autre département, Jules Favre ne cessa, dès lors, de protester contre l'occupation de Rome.

Ledru-Rollin n'étant plus là, il devint un des principaux orateurs du parti démocratique, sans appartenir précisément à la Montagne, et parla notamment contre le rétablissement du cautionnement des journaux.

Laissé en liberté lors du coup d'Etat de décembre 1851, il prit part aux tentatives de résistance suscitées par Victor Hugo ; mais son rôle en cette grave circonstance ne fut pas des plus énergiques. Il fut, d'ailleurs, secrètement protégé par l'influence de son ancien ami, Billault, et put rester en France sans être inquiété.

Il passa les dix années qui suivirent en dehors de la politique, se livrant entièrement à l'exercice de sa profession, et plaida entre autres causes célèbres celle de l'aga Bel-Hadj, dans l'affaire Doineau, et celle d'Orsini, le 25 février 1858. Dans cette derniére, il s'attacha exclusivement à mettre en relief les sentiments de patriotisme qui avaient entraîné l'accusé, et donna lecture d'une lettre que celui-ci avait écrite à l'empereur le 11 février, non pour solliciter aucune grâce à son profit, mais pour l'adjurer de rendre la liberté à l'Italie. Jules Favre rentra dans la vie parlementaire en 1858.

Elu, au lendemain du coup d'Etat de 1851, membre des conseils généraux de la Loire et du Rhône, il avait refusé le serment exigé par la nouvelle Constitution. Il changea d'avis, comme candidat au Corps législatif, et, après deux tentatives infructueuses: le 22 juin 1857, dans la 4e circonscription du Rhône où il obtint 4 608 voix contre 16 944 à M. de Mortemart, candidat officiel, élu ; et le 22 novembre de la même année, dans la 2e circonscription de la Sarthe, où il réunit 4 568 voix contre 20 601 à M. Leret d'Aubigny, il fut élu député, le 25 avril 1858, dans la 6e circonscription de la Seine, en remplacement de Michel Goudchaux, déclaré démissionnaire, par 11 303 voix (22,507 votants, 33 152 inscrits), contre 10 167 à M. Perret, ancien député, 387 à M. Armand Lévy et 221 à M. Lepeu. Il fut bientôt le chef reconnu de ce petit noyau d'opposition parlementaire qu'on appela les Cinq, seuls signataires et seuls soutiens de nombreux amendements combattus par le gouvernement et toujours repoussés par la majorité.

Dès les sessions législatives de 1859 et de 1860, Jules Favre critiqua vivement la politique intérieure et extérieure; mais la majorité ne l'écouta que par curiosité et vota docilement ce que le ministère lui demanda.

L'orateur de l'opposition redoubla d'activité dans la session de 1861, et présenta sur diverses questions des amendements qui ne furent pas accueillis.

En 1862, la discussion de l'adresse fournit à Jules Favre l'occasion de traiter de l'expédition du Mexique : il déclara que les dépenses étaient bien au-dessus des avantages à en retirer, et attaqua avec force le projet d'empire mexicain. Quelques jours après, lorsque fut connu l'échec de Puebla, il demanda que les troupes françaises revinssent comme celles d'Angleterre et d'Espagne. « Jules Favre s'était levé, écrit à propos de cette discussion un de ses biographes; il avait pris un instant la pose naturelle, l'attitude exacte de son rôle ; il apparaissait dans toute l'harmonie de sa carrure, les épaules hautes, la poitrine large et comme agrandie par l'arrivée soudaine de l'inspiration, le bras gauche au repos et le bras droit tendu vers le banc des ministres. L'attaque se dessinait dès la première minute. Mais ce qu'il fallait voir, c'était la figure expressive et hautaine, puissante et complexe, aux traits différents sans être disparates, où l'on pouvait étudier toute la gamme des passions oratoires. Le front large, découvert et calme, brillait de clarté, de logique, d'universalité. Les yeux, brûlant d'un feu sombre sous l'épaisseur des sourcils, étaient déjà plus vifs, plus inquiets, plus militants. Enfin, la lèvre inférieure montrait dans ses plis tourmentés, dans sa contraction perpétuelle, dans sa forte saillie, l'ironie toujours prête, l'inépuisable amertume, la défensive menaçante. »

Le débat sur l'adresse de 1863 permit au député de Paris de réclamer contre l'occupation de Rome par les troupes françaises.

Aux élections générales de juin 1863, il fut élu à la fois dans la 5e circonscription de la Seine avec 18 744 voix (27 288 votants, 37 229 inscrits), contre 8 094 à M. Frédéric Lévy, et dans la 2e circonscription du Rhône, avec 11 129 voix (19 341 votants, 27 414 inscrits). Il opta pour le Rhône et fut remplacé à Paris par Garnier-Pagès. Dans cette nouvelle législature, Jules Favre resta un des principaux adversaires du gouvernement impérial. Il revint sur la politique étrangère en 1864 ; puis, en 1866, parlant après M. Thiers qui venait de faire le procès de la diplomatie impériale, en retraçant l'historique des derniers événements du Danemark, en se plaignant de la violation des traités et en préconisant une politique toute pacifique, Jules Favre se déclara en conformité d'idées avec son collègue sur tous les points, sauf sur ce qui avait trait à l'unité italienne ; il montra la Prusse pouvant armer un jour, contre nous, 800 000 hommes. Un député de la majorité, M. Geiger, lui cria : « Ce ne sera pas de sitôt. »

Lorsque le droit d'interpellation fut substitué à la discussion annuelle de l'adresse, Jules Favre en usa largement. Le 26 février 1867, il soutint celle de M. Lanjuinais, relative précisément au décret du 19 janvier qui supprimait l'adresse, et, répliquant tout à la fois à M. Rouher, ministre d'Etat, et à M. Emile Ollivier, qui préparait son évolution, il dit en terminant :
« Au milieu de l'Europe émancipée, vous vous croyez ou vous voulez être le ministre d'un Marc-Aurèle ou d'un Trajan ; moi je demande à être citoyen d'un pays libre. »
La Chambre passa à l'ordre du jour.

En mars, il répondit avec une amère éloquence au panégyrique de la politique étrangère prononcé par M. Rouher. En juillet, il s'étendit à nouveau sur l'affaire du Mexique, à propos du budget. En décembre, il prit prétexte de la question romaine pour diriger les attaques les plus vives contre le gouvernement, qu'il accusa d'avoir provoqué l'agression de Garibaldi par ses complaisances pour les cléricaux. Mais l'ordre du jour pur et simple fut adopté par 238 voix contre 17.

Le 2 mai 1867, Jules Favre entra à l'Académie française en remplacement de Cousin. Il ne fit aucune difficulté de se rendre aux Tuileries pour être présenté, suivant l'usage, à l'empereur. Son discours de réception fut une sorte de profession de foi spiritualiste et libérale.

Lors des élections générales du 24 mai 1869, il s'en fallut de peu qu'il ne fût pas renvoyé à la Chambre. La fraction avancée du parti républicain reprochait déjà à Jules Favre les atermoiements de sa politique et le caractère anodin de son opposition ; de plus il avait contre lui tous les adversaires du serment à l'empire. Porté dans un grand nombre de circonscriptions départementales, il obtint, sans être élu :
- 4 772 voix dans l'Aisne,
- 9 864 dans les Bouches-du-Rhône,
- 1 858 voix dans le Gers,
- 10 229 dans la Loire,
- 5 991 dans le Rhône,
- 5 135 voix dans la Sarthe
- et 3 260 dans la Somme ;

mais il ne passa que dans la 7e circonscription de la Seine, et au second tour seulement, avec 18 317 voix (33 444 votants, 43 182 inscrits), contre 14 780 à M. Henri Rochefort, candidat radical. Au premier tour, Jules Favre avait eu pour adversaires MM. Rochefort et Cantagrel, et, malgré les protestations du parti avancé, il avait maintenu jusqu'au bout sa candidature, que le gouvernement, à la fin, avait peut-être favorisée. La popularité de Jules Favre en fut très sérieusement atteinte.

Peu de temps après l'ouverture de la session, il déposa un projet de loi attribuant au Corps législatif exclusivement le pouvoir constituant. D'autre part, il fut le promoteur (novembre 1869) d'une déclaration de la gauche contre le mandat impératif. On remarqua ensuite son discours sur la politique intérieure (21 février 1870), et celui qu'il fit sur la question algérienne (9 mars). Il combattit le plébiscite, et s'unit à M. Thiers pour s'opposer aux projets de guerre contre l'Allemagne. Lorsque, le 15 juillet 1870, M. Emile Ollivier vint déclarer au Corps législatif que le gouvernement, renonçant à toute tentative nouvelle de conciliation, rompait ses relations diplomatiques avec la Prusse et en appelait au sort des armes, Jules Favre demanda à la Chambre de prendre le temps de la réflexion avant de s'associer, en votant des subsides, à la politique du cabinet. La lutte engagée, il réclama l'armement immédiat des gardes nationales.

À la nouvelle de la capitulation de Sedan, il proposa, dans la dernière séance régulière du Corps législatif, « la déchéance de Louis-Napoléon Bonaparte et de sa famille, et la nomination d'une commission de gouvernement ayant pour mission expresse de résister à outrance à l'invasion et de chasser l'ennemi du territoire. » Mais le jour même (4 septembre 1870), la salle des séances était envahie par la garde nationale, et l'Empire renversé faisait place à la République.

Nommé membre du gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre en devint, le lendemain, vice-président eu même temps que ministre des Affaires étrangères. Son premier acte (6 septembre) fut une circulaire aux agents diplomatiques, dans laquelle se trouvait cette formule dont l'oubli fut tant rappelé, depuis, à son auteur :
« Si c'est un défi, nous l'acceptons. Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses. Une paix honteuse serait une guerre d'extermination à courte échéance. »

Les événements devaient donner à ce langage un cruel démenti. Dès cette époque (17 septembre), Jules Favre annonça, au nom du gouvernement, l'intention de convoquer une Constituante et dit :
« Ce n'est pas notre autorité d'un jour, c'est la France immortelle se levant devant la Prusse, c'est la France dégagée du linceul de l'Empire, libre, généreuse, prête à s'immoler pour le droit et la liberté, ... qui demande immédiatement la cessation de la guerre, mais en préférant mille fois des désastres au déshonneur. »

À peine Paris investi, il eut l'idée de se rendre auprès de M. de Bismarck et de lui proposer de traiter sur les bases d'une indemnité pécuniaire : il obtint alors (19 septembre) la célèbre entrevue de Ferrières, où le chancelier maintint toutes les prétentions de son gouvernement : cession de l'Alsace et de divers autres territoires, installation des Allemands, pendant l'armistice, à Strasbourg, à Toul, à Phalsbourg et dans un fort dominant Paris. Le 27, Jules Favre exposa les résultats de sa démarche, et le gouvernement rapporta son décret sur la convocation d'une Assemblée.

Lorsque, le 6 octobre, Gambetta quitta Paris pour aller s'adjoindre à la délégation de Tours, Jules Favre se chargea par intérim du ministère de l'Intérieur ; mais son action ne s'exerça que dans l'enceinte de la capitale.

Adversaire de toute tentative d'émancipation communale, il refusa, le 31 octobre, de signer la démission exigée de lui par les envahisseurs de l'Hôtel de Ville, qui le tinrent prisonnier pendant quelques heures. Le lendemain, ce fut lui qui sollicita de la population parisienne un vote, par oui ou par non, sur la confirmation des pouvoirs du gouvernement de la Défense.

À partir de ce moment, Jules Favre ne joua plus qu'un rôle secondaire. Un laissez-passer lui ayant été offert pour assister aux conférences de Londres ayant pour objet la revision du traité de Paris de 1856 et le règlement de la question de la mer Noire, il ne crut pas devoir quitter la France.

Quand la situation de Paris fut jugée désespérée, et que le conseil des généraux réunis eut déclaré toute résistance impossible, Jules Favre reçut de ses collègues du gouvernement la mission de se rendre à Versailles et de négocier la capitulation (24 janvier 1871). Presque aussitôt, le ministre des Affaires étrangères apprenait à Paris irrité qu'il venait de signer les conditions de cette capitulation, qu'un armistice de vingt et un jours était convenu et que les électeurs étaient convoqués le 8 février, à l'effet de nommer une Assemblée nationale. Tous les forts de la capitale étaient livrés aux Prussiens, une contribution de guerre de 200 millions devait être payée par la ville avant le 15e jour de l'armistice ; la ligne et la garde mobile étaient prisonnières de guerre. Ignorant de la situation exacte de nos armées en province, Jules Favre avait accepté les yeux fermés les règlements les plus défavorables à la cause nationale, notamment en ce qui concernait l'armée de l'Est. Quelques jours après, il s'empressa d'annuler le décret de la délégation de Bordeaux suspendant les droits d'éligibilité pour diverses catégories de personnages avant servi l'Empire. À ce moment, il prit par surcroît l'intérim du ministère de la Justice.

Aux élections du 8 février 1871, il fut élu représentant dans les six départements suivants :
- dans l'Ain, le 7e et dernier, avec 32 755 voix (58,804 votants, 71,803 inscrits) ;
- dans l'Aisne, le 2e sur 11, avec 70 326 voix (87 823 votants, 157 845 inscrits) ;
- dans le Bas-Rhin, le 11e sur 12, avec 54 514 voix (101 741 votants, 145 183 inscrits) ;
- dans le Rhône, le 3e sur 13, avec 75 368 voix (117 523 votants, 185 134 inscrits) ;
- dans la Seine, le 34e sur 43, avec 81 722 voix (328 970 votants, 547 858 inscrits) ;
- dans la Seine-et-Oise, le 10e sur 11, avec 18 670 voix (53 390 votants, 123 875 inscrits).
Porté candidat dans un très grand nombre d'autres départements, tels que les Bouches-du-Rhône, le Finistère, la Haute-Garonne, le Pas-de-Calais, le Haut-Rhin, etc., il y fut en minorité.

Le 13 février, Jules Favre se rendit à Bordeaux et déposa entre les mains du président de l'Assemblée les pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale. Le soir même, il partit pour Versailles, afin d'y négocier une prolongation d'armistice, qu'il obtint, et, le 19, Thiers, devenu chef du pouvoir exécutif, le maintint dans son poste de ministre des Affaires étrangères. A ce titre, Jules Favre se trouva intimement mêlé à toutes les négociations qui eurent pour objet les préliminaires de paix et la conclusion du traité définitif. Il fut particulièrement chargé de discuter avec les plénipotentiaires prussiens les questions de détails : ces négociations se prolongèrent jusqu'au 10 mai 1871, jour où il alla signer à Francfort le traité qui nous enlevait deux provinces. En même temps, il s'associait à la lutte du gouvernement de Thiers contre la Commune de Paris ; après la défaite de l'insurrection, il se montra partisan des mesures de rigueur et, le 26 mai, demanda aux puissances étrangères, dont aucune ne la lui accorda, l'extradition des principaux communalistes.

Cependant, les anciens membres du gouvernement de la Défense étant en butte aux hostilités de la majorité de l'Assemblée, Jules Favre saisit la première occasion pour quitter le pouvoir : la discussion qui eut lieu, le 22 juillet 1871, sur la pétition des évêques, demandant l'intervention officielle de la France en faveur du rétablissement du pouvoir temporel du pape, et le vote par lequel l'Assemblée renvoya ces pétitions au ministre des Affaires étrangères, permit à celui-ci de donner sa démission ; il fut alors remplacé (2 août 1871) par M. de Rémusat.

Le 7 septembre 1871, au cours d'un procès en diffamation intenté par lui à M. Laluyé, ancien avoué à la cour de Paris, qui avait divulgué sur l'existence intime de l'homme d'Etat certains faits des plus graves, Jules Favre fut amené à révéler lui-même au public la situation extra-légale des enfants dont il était le père, et les déclarations irrégulières qu'il avait faites à l'état civil. Il obtint cependant la condamnation de M. Laluyé. Pendant plus de six mois, Jules Favre, écrasé en quelque sorte par les événements de sa vie publique et privée, s'abstint de paraître à la tribune.

Au mois de mars 1872, il intervint dans la discussion du projet de loi relatif à l'Internationale, pour demander que cette loi s'inspirât du droit commun. Au commencement de 1873, il parla sur les marchés de Lyon, et sur un projet de loi concernant la transportation en Nouvelle-Calédonie. Il vota, au 24 mai 1873, contre la démission de Thiers, dont il avait constamment soutenu la politique, rentra dans l'opposition de gauche sous le ministère de Broglie, se prononça contre le septennat et combattit (novembre 1873) le projet de loi sur la surveillance de la haute police. En 1874, il se remaria avec une Anglaise, Mlle Welten, qui habitait Versailles. L'année 1875 le vit souvent paraître à la tribune : on remarqua ses discours contre l'état de siège, sur l'organisation des pouvoirs publics, sur le régime des prisons, sur l'enseignement supérieur, et sa réponse aux attaques de M. de Valon contre le gouvernement de la Défense. Il vota pour la constitution du 25 février 1875, contre la loi sur l'enseignement supérieur, pour le scrutin de liste, etc., et il présenta à l'Assemblée un projet de loi sur la répression des crimes et délits commis par la voie de la presse.

Lors des élections sénatoriales du 30 janvier 1876, Jules Favre posa sa candidature dans le Rhône, et fut élu sénateur de ce département, le 1er sur 4, par 183 voix (329 votants). Il prit place, à la Chambre haute, dans les rangs de la gauche républicaine, prononça, en juin 1876, un discours en faveur de la peine de mort, vota, en 1877, contre la dissolution de la Chambre des députés, et s'associa aux luttes de la minorité du Sénat contre la politique du maréchal de Mac-Mahon pendant la période du « Seize-Mai ». Puis il soutint le ministère Dufaure, et ne fit plus à la tribune, jusqu'à sa mort, que d'assez rares apparitions.

La réputation de Jules Favre comme orateur parlementaire et comme avocat a été des plus brillantes. Bâtonnier de l'ordre des avocats en 1860 et en 1861, il plaida, tant en province qu'à Paris, un très grand nombre d'affaires retentissantes ; mais, depuis 1871, il n'avait porté la parole que dans deux procès politiques importants : celui des héritiers de Naundorff contre le comte de Chambord et celui du général de Wimpffen contre M. Paul Granier de Cassagnac.

Jules Favre a publié de nombreux écrits, parmi lesquels :
- De la coalition des chefs d'atelier de Lyon (1833) ;
- De la liberté de la presse (1849) ;
- divers plaidoyers et discours politiques imprimés à part ;
- les Libertés intérieures (1869) ;
- De l'influence des mœurs sur la littérature (1869) ;
- le Gouvernement de la Défense nationale (1871-75) ;
- Rome et la République française (1871) ;
- De la réforme judiciaire (1876) ;
- et un volume de vers intitulé Psukhê, qui n'a pas été mis dans le commerce et dont les rares exemplaires ont été distribués à des amis.

Date de mise à jour: septembre 2016